Cultures

Pragmatisme

« J’ai… trouvé le portable sur le terrain communal », balbutia-t-il.

Elle fronça les sourcils, cherchant à comprendre.

« Que veux-tu dire ? »

Tout avait foiré, complètement foiré, et il ne vit pas comment s’en tirer autrement qu’en allant jusqu’au bout.

« Et j’ai aussi trouvé un sac », déclara-t-il, en désespoir de cause. Il avait du mal à s’expliquer, comme si les mots ne faisaient qu’aggraver la situation. « Il vaut mieux que je te montre… » Et il la conduisit au garage.

Harriet resta un instant à contempler le sac plein de sachets, blême de colère.

« Tu veux dire que tu as… ? » Elle secoua la tête, incrédule. « Vraiment, je n’arrive pas à croire que tu aies fait quelque chose d’aussi stupide ! »

Il avait du mal à le croire lui-même. Comment cela avait-il pu lui paraître une bonne idée ?

« Personne ne m’a vu, ça, j’en suis sûr, murmura-t-il. Je m’en débarrasserai dès demain. Je le jetterai dans la Tamise. Je vais même me débarrasser de l’argent. » Pour montrer la sincérité de son repentir, il sortit en hâte les billets de banque de leur cachette, derrière un bidon rouillé de désherbant.

Harriet considéra l’argent, encore plus choquée.

« Dieu du ciel ! Ça représente quelle somme ?

– Environ quatre mille cinq cents livres. Je vais me débarrasser de tout !

– Mais qu’est-ce que tu as fait, Peter ? Tu as déjà vendu tout le contenu d’un autre sac comme ça ? » Elle désignait le sac d’un air méprisant.

« Oh non ! » Il prit une dizaine de sachets. « Plutôt cette quantité-là. »

Un silence s’abattit sur le garage. Peter attendit le verdict de sa femme, priant pour qu’elle lui indique d’une quelconque façon qu’un jour elle serait capable de lui pardonner, bien qu’elle ne fût guère portée au pardon. Ils étaient ensemble depuis si longtemps qu’il ne pouvait imaginer de vivre seul. Il envisagea même l’atroce hypothèse qu’elle le dénonce à la police. Cela semblait peu probable, mais elle se montrait parfois tellement sévère. Dans le même temps, il espérait malgré tout qu’elle ne s’opposerait pas à ce qu’ils gardent les quatre mille cinq cents livres. Il avait déjà pris rendez-vous avec le carrossier pour la voiture et voulait faire repeindre les fenêtres dont la peinture s’écaillait…

Il ne comprit en fait qu’après un long moment, à la mine concentrée de Harriet, que, loin de juger sa conduite, elle tentait de calculer la valeur globale du sac.

Matthew Kneale (né en 1960), Petits crimes dans un âge d’abondance, « 2. Poudre » – traduction de Georges-Michel Sarotte

Jan van Eyck (vers 1390 – 1441), Les Époux Arnolfini (détail)

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