Vous avez du talent

Trio de roses

Une nouvelle interprétation pleine de couleurs et de délicatesse proposée par Véronique T. :

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J’aime particulièrement les tons nuancés de la rose du milieu; ce modèle est disponible dans la catégorie Monochromes. Merci Véronique de partager tes ouvrages avec nous 🙂

Cultures

Crépuscules

Elle m’attendait sur le troisième palier, et son crâne à demi rasé et son unique tresse grise furent la première chose que je vis de cette vieille femme qui avait une allure encore plus pitoyable dans une longue robe informe couleur citron censée apporter une touche de gaieté que dans la chemise d’hôpital qu’elle avait reconvertie en vêtement pour sortir. Mais elle n’avait pas l’air de se soucier de son apparence, et elle manifesta une joie presque enfantine à me voir. Elle me tendit la main pour que je la lui serre, au lieu de quoi je me retrouvai l’embrassant sur les deux joues, bonheur pour lequel je n’aurais pas ménagé mes efforts à l’époque, en 1956. Le seul fait de l’embrasser tenait du miracle, le plus grand de tous étant que, contrairement aux apparences physiques, c’était bien elle qui était là, hélas, et pas une usurpatrice. Qu’elle ait survécu à toutes ses épreuves pour me retrouver dans ce cadre sinistre – c’était là un miracle impressionnant, me faisant presque croire que le fait de la voir, de parvenir à la rencontrer, de passer un moment avec une jeune femme qui avait exercé un tel pouvoir d’attraction sur moi près de cinquante ans plus tôt, était la raison inconnue qui m’avait fait venir à New York, la raison pour laquelle j’étais venu et avais de façon si précipitée décidé de rester. Venir retrouver quelqu’un après tout ce laps de temps, après que j’eus eu un cancer et qu’elle eut eu un cancer, nos jeunes cerveaux brillants tous deux bien défraîchis – peut-être était-ce pour cela que je n’étais pas loin de trembler et qu’elle avait revêtu une longue robe jaune qui était à la mode, si elle l’avait jamais été, un demi-siècle plus tôt. Chacun de nous deux se raccrochant désespérément à cette figure du passé. Le temps – la force invincible du temps – et cette vieille robe jaune sur son pauvre corps sans défense dans l’ombre de la mort.

Philip Roth (né en 1933), Exit le fantôme – traduction de Marie-Claire Pasquier

Mary Jane Ansell, Instance III
Broderies

Finesse

J’ai reçu depuis quelques mois de charmantes attentions brodées de clientes et/ou amies, et le moins que l’on puisse dire est que je suis en retard pour m’acquitter moi aussi de ces témoignages d’estime; j’ai donc commencé un marque-page d’après un modèle gratuit de Marjorie Massey offert il y a quelques années sur ce site : http://nadineunedeuxx.canalblog.com/

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Je le brode en deux brins de fil sur un fil de chaîne et un fil de trame, sur une toile tirée d’un kit d’Eva Rosenstand, dont je ne connais pas la trame (10 fils au centimètre, dirais-je en hésitant…); je n’ai pas l’habitude de broder aussi fin, je suis étonnée que cela se fasse presque tout seul…

Cultures

Ithaque

Le soir précédant mon retour chez moi, je sortis dîner dans un petit restaurant italien proche de l’hôtel. Les patrons n’avaient pas changé depuis le début des années quatre-vingt dix, époque où j’y étais allé pour la dernière fois, et à ma grande surprise, le plus jeune de la famille, Tony, me salua par mon nom et me plaça à la table du coin que j’avais toujours préférée parce que c’était l’endroit le plus calme du restaurant.

On s’en va, cependant que d’autres – ce qui n’a rien d’étonnant – restent sur place et continuent à faire ce qu’ils ont toujours fait, et quand on revient, on est surpris et enchanté, l’espace d’un instant, de voir qu’ils sont toujours là, et puis cela vous rassure qu’il y ait quelqu’un qui passe sa vie entière dans le même coin sans désir d’en bouger.

[…] Même si les cheveux de Tony étaient maintenant du même gris acier que ceux de son grand-père Pierluigi, comme on pouvait le constater sur le portrait à l’huile de l’immigrant fondateur du restaurant – beau comme un acteur dans son tablier de chef cuisinier – qui trônait encore tout à côté du vestiaire, et même si la silhouette de Tony s’était alourdie et arrondie depuis la dernière fois que je l’avais vu, lorsqu’il avait la trentaine, à l’époque où il était le seul membre de la famille à être encore mince et sec dans ce clan de restaurateurs bien nourris, quelque cent mille assiettes de pâtes plus tôt, le menu lui-même n’avait pas changé, le pain dans la corbeille à pain était toujours le même, et quand le chariot des desserts passa près de ma table, piloté par le maître d’hôtel, je vis que le maître d’hôtel n’avait pas changé, et les desserts non plus. On pourrait croire que mon rapport à tout cela n’aurait pas bougé d’un iota, qu’une fois que je me retrouverais mon verre à la main, à mastiquer un morceau de ce pain italien que j’avais mangé ici même des douzaines de fois, j’aurais un agréable sentiment de familiarité, et pourtant ce n’était pas le cas. Je me faisais l’effet d’être un imposteur, qui prétendait être l’homme que Tony avait connu jadis, et j’aurais soudain donné cher pour être lui. Mais à vivre onze ans dans une solitude quasi permanente, je m’en étais débarrassé. J’étais parti pour fuir une menace bien réelle; finalement, je n’étais pas revenu, afin de me débarrasser de ce qui me paraissait dorénavant sans intérêt et, ce dont rêve tout un chacun, échapper aux conséquences à long terme des erreurs de toute une vie (dans mon cas, l’échec conjugal à répétition, les adultères clandestins, l’effet boomerang d’un attachement érotique). En passant à l’acte au lieu de me contenter d’en rêver, c’est aussi de moi, apparemment, que je m’étais débarrassé.

Philip Roth (né en 1933), Exit le fantôme – traduction de Marie-Claire Pasquier

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Jennifer Childs, Little Italy remaining