Cultures

Échecs

Il gagnait trois sous en trimballant dans un Bedford les pensionnaires d’une maison de retraite. Le fil de fer qui maintenait le pare-chocs avait rouillé. Le pare-brise était tapissé d’autocollants pour la paix. Les phares bringuebalaient de chaque côté de la calandre. Absent la plus grande partie de la journée, il s’occupait de ses handicapés. Ce qui pour les autres était un calvaire était une faveur pour lui. Il allait les prendre en fin de matinée dans leur maison de Cypress Avenue – irlandais et italiens pour l’ensemble, mais aussi un vieux Juif, surnommé Albee, en costume gris et kippa.

– C’est le diminutif d’Albert, disait-il. Appelle-moi Albert et je te botte le cul !

Une fois ou deux, l’après-midi, je suis allé tenir compagnie à ces hommes et ces femmes, presque tous blancs. On aurait pu les replier comme leurs fauteuils roulants. Pour ne pas trop les secouer, Corr roulait comme un escargot.

– Tu conduis comme une gonzesse ! gueulait Albee à l’arrière.

La tête posée sur le volant et le pied calé sur le frein, Corrigan se marrait.

Klaxonnant derrière nous, les autres bagnoles faisaient un raffut infernal. L’atmosphère, irrespirable, avait l’odeur des ruines.

– Avance, mec, avance ! criait Albee. Bouge-le, ton veau !

Lâchant enfin les freins, Corrigan nous a menés tout doucement au square de Saint Mary, puis il a poussé ces messieurs dames vers les rares coins encore à l’ombre.

– De l’air frais, disait-il.

Les hommes étaient coincés dans leurs fauteuils, sombres comme les poèmes de Larkin. Les vieilles dames avaient l’air bouleversées. Elles dodelinaient de la tête au vent, en regardant le terrain de jeux où les mômes, pour l’ensemble noirs et latinos, glissaient sur les toboggans et grimpaient aux portiques.

Albee s’est propulsé à l’écart avec quelques feuilles de papier. Il ne disait plus rien, griffonnait avec son crayon. Je me suis accroupi près de lui.

– Vous faites quoi, l’ami ?

– Rien qui te regarde.

– C’est des échecs, ça, non ?

– Tu joues ?

– Bien sûr.

– Classé ?

– Comment ça, classé ?

– Oh, fous-moi le camp ! Encore une gonzesse, celui-là.

Colum McCann (né en 1965), Et que le vaste monde poursuive sa course folle – traduction de Jean-Luc Piningre

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Leonard Mccombe (né en 1923), Men playing chess in Central Park

2 réflexions au sujet de “Échecs”

  1. merci encore Agnès pour cette nouvelle page littéraire. Avec toi je découvre des auteurs que je ne connaissais pas et pourtant j’ai lu et je lis encore énormément de livres

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