Cultures

Un père inquiet

– Je n’aime pas les jeux auxquels joue Eddie, je n’aime pas les milieux qu’il fréquente. Je n’aime pas traîner dans les mauvais lieux. Ce qui m’intéresse, ce sont les choses qui comptent dans la vie. Ni de près ni de loin je ne m’approcherais d’une salle de billard. Oh, écoute, je ne vais pas continuer à expliquer ce que je suis et ce que je ne suis pas. Je ne vais pas recommencer à m’expliquer une fois de plus. Je ne vais pas faire l’inventaire de mes qualités devant les gens, ni brandir mon éternel sens du devoir. Je ne vais pas me farcir encore une fois ces foutues conneries ! » Là-dessus, comme s’il obéissait à une indication scénique, mon père est entré dans la maison par la porte de derrière, encore tout remonté, empestant la fumée de cigarette et furieux maintenant, non pas parce qu’il m’avait trouvé dans une salle de billard mais parce qu’il ne m’y avait pas trouvé. Il ne lui serait pas venu à l’esprit d’aller au centre-ville me chercher à la bibliothèque municipale – pour la bonne raison que, dans une bibliothèque, on ne peut pas recevoir un bon coup de queue de billard sur la tête parce qu’on est accro au billard, ni se faire agresser au couteau parce qu’on lit un chapitre de Déclin et chute de l’Empire romain de Gibbon que le professeur vous a donné à lire, comme je l’avais fait ce jour-là depuis six heures du soir.

« Ah, te voilà, a-t-il annoncé. – Oui. Étrange, non ? À la maison. C’est là que je dors. C’est là que j’habite. Je suis ton fils, tu te rappelles ? – Ah bon ? Je t’ai cherché partout. – Pourquoi ? Pourquoi ? Quelqu’un pourrait-il me dire pourquoi « partout » ? – Parce que s’il devait t’arriver quelque chose… si par hasard quelque chose devait t’arriver… – Mais il ne m’arrivera rien, papa, je ne suis pas cette terreur planétaire qui joue au billard, Eddie Pearlgreen ! Rien ne va m’arriver. – Je le sais bien, que tu n’es pas lui, pour l’amour du ciel. Je sais mieux que personne que j’ai beaucoup de chance avec mon fils. – Alors, papa, à quoi est-ce que ça rime, tout ça ? – C’est que la vie est comme ça, le plus petit faux pas peut avoir des conséquences tragiques. – Putain, tu me fais penser aux oracles des petits gâteaux chinois. – Vraiment ? Vraiment ? Je ne te fais pas penser à un père inquiet, mais à un petit gâteau chinois ? C’est à ça que je ressemble quand je parle à mon fils de l’avenir qu’il a devant lui, un avenir qui est à la merci du moindre pépin, du moindre incident ? – Oh, merde à la fin ! » ai-je crié, et je suis sorti de la maison en courant, me demandant où je pouvais trouver une voiture à voler pour aller à Scranton jouer au billard, et peut-être choper la vérole par-dessus le marché.

Philip Roth (né en 1933), Indignation – traduction de Marie-Claire Pasquier

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George Lucas (né en 1944), American graffiti

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