Cultures

Americana

Rockwell ne commence à bouger (disons que son esprit ne commence à s’ouvrir à d’autres gens que ses voisins immédiats) que vers la fin des années soixante, au moment où la bombe (sexe, race et rock and roll) lui éclate au visage. Ces explosives manifestations des Nègres qui allaient embraser l’Amérique entière et laisser le pauvre Rockwell un moment stupéfait. Son univers venait de basculer. Toute l’Amérique est en feu. Rockwell découvre à la télévision un monde qu’il croyait connaître. Ces gens si aimables, si humains, si justes de son Americana ne sont en fait que des monstres d’égoïsme, de racisme et d’intolérance. Quel choc ! Ses voisins : des racistes capables d’empêcher les enfants de fréquenter les écoles que fréquentent leurs propres enfants sous prétexte qu’ils ne sont pas de la même couleur. Rockwell est effaré. Son aveuglement le consterne. Son premier travail pour Look Magazine est une charge terrible contre sa chère Amérique. L’Amérique des petites villes irréprochables. L’image est toujours aussi nette. Elle vient d’une photo qui a fait le tour du monde. Quatre agents de police accompagnent à l’école une petite fille de neuf ans pour qu’elle ne se fasse pas lyncher par une foule en colère contre la décision de la Cour suprême des États-Unis, qui venait de déclarer illégale la ségrégation dans les écoles. Rockwell connaît bien cette foule qui veut tuer. Il peut reconnaître chacune des personnes présentes. Ce sont les mêmes qu’il a peintes méticuleusement pendant cinquante ans dans toutes les activités de la vie quotidienne pour le Saturday Evening Post. C’est le peuple des petites villes : la promesse de l’Amérique. Les grandes villes sont corrompues, mais les vrais Américains vivent en harmonie dans les petites villes. Le credo des années cinquante. Et Rockwell est leur chantre. Mais tout a si brutalement changé. […] En réalité, les gens savaient et ont toujours su (cet argument est souvent invoqué en Europe par ceux qui veulent réduire leur responsabilité dans le scandale nazi : nous ne savions pas). Ce sont bien eux qui ont modelé, créé, inventé cet échafaudage hypocrite qui leur tombe sur la gueule aujourd’hui. Il faut quand même reconnaître que Rockwell s’est immédiatement réveillé et qu’il a tenté, de toute la force de son immense talent de pédagogue – ses traits sont si clairs, si simples, si évidents qu’il est impossible de les ignorer -, d’expliquer à l’Amérique profonde qu’un tel aveuglement n’était plus possible et qu’il fallait s’ouvrir, pendant qu’il est encore temps, à cette nouvelle vie. Il était le seul homme à pouvoir le faire, et il l’a fait.

Dany Laferrière (né en 1953), Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?

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Ruby Bridges lors de son premier jour d’école – Crédit non connu

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Norman Rockwell (1894 – 1978), The problem we all live with

8 réflexions au sujet de “Americana”

  1. J’A-D-O-R-E ces rendez-vous du dimanche. Et celui-là c’est une grande claque. C’est un essai, un article, un livre tout entier? Si c’est un livre, je vais me cultiver un peu 😀
    Bisous ma soeurette

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