Cultures

Nos retrouvailles

Dans la rue, nous nous sommes serré la main. Au moment où j’allais prendre congé, j’ai soudain déclaré que j’étais là pour retrouver Claire Featherstone.

– À la sortie de la ville, par là. Une grande, grande maison en briques. On ne peut pas la rater.

Non, on ne pouvait pas. Surtout moi. Sa silhouette était gravée dans ma mémoire. Cranshaw ressuscité. Un bloc de briques massif, précédé d’une rangée de colonnes peintes en blanc.

J’ai frappé à la porte. J’ai donné ma carte de visite à la même femme, seulement plus tassée et grisonnante, qui m’avait annoncé chez eux plusieurs années auparavant. Elle m’a fait entrer dans un petit salon où j’ai attendu un long moment, écoutant le balancier d’une grande horloge égrener le passage de la vie.

Claire est entrée d’un pas vif. Elle avait un peu changé. C’était une vraie femme, maintenant. À peine avait-elle franchi le seuil qu’elle a lancé :

– Qu’est-ce qui t’amène ici ?

J’avais voyagé des jours et des jours en quête de ce moment, égaré au point d’imaginer que ces retrouvailles nous verraient tomber dans les bras l’un de l’autre, nos dents se heurtant dans la hâte d’un baiser passionné, comme jadis…

J’ai secoué la tête, écarté les mains d’un air évasif. Toute mon attitude exprimait la perplexité et la déconfiture.

– Je… Je voulais te revoir.

– Tu aurais pu écrire, annoncer ta venue.

– Je suis parti sur un coup de tête, j’avoue.

– Depuis quand es-tu en route ?

– J’ai quitté Charleston au printemps.

Elle a calculé en silence les mois qui s’étaient écoulés, puis a répété, cette fois d’un ton moins sec :

– Tu aurais pu écrire.

– Je n’étais pas certain d’arriver au bout. J’ai pris des détours.

Nous nous sommes assis, du thé a été servi, nous avons conservé poliment. Souvenirs, etc. L’âge d’or de la jeunesse, le char ailé du temps, ce genre de choses. Le tout très élégant, très convenable. Pas de mention de fesses brûlées par le soleil ou d’accouplements nocturnes dans une rivière.

Puis une autre Noire, plus jeune et plus sombre que celle qui m’avait ouvert la porte, est arrivée en portant un bébé vociférant, enveloppé dans de minuscules couvertures blanches. On ne voyait de lui qu’un petit visage de hibou, rond, plat, livide et féroce comme celui de tous les nourrissons. S’ils en avaient la force physique, ils vous tueraient sans la moindre hésitation afin de satisfaire leurs désirs les plus immédiats. Tout pareil que les chats, qui daignent accepter notre existence uniquement lorsqu’ils ont besoin de nous.

La domestique a remis l’enfançon à Claire, qui s’est détournée de moi et a modifié l’arrangement de ses vêtements sur sa poitrine. Qui pouvait avoir le courage – l’inconscience ? – de presser un être aussi furieusement prédateur contre son sein ? C’est parce qu’il avait appris une vérité fondamentale sur le caractère de ses créatures que Dieu a omis de donner des dents et des griffes aux petits d’homme.

Par-dessus son épaule, Claire m’a déclaré :

– Featherstone est sorti. Il part à cheval des heures entières tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il vente. Il ne sera pas de retour avant la nuit tombée. Il va être triste de t’avoir manqué.

– Tu lui diras que c’est tout aussi vrai pour moi. Je n’ai jamais été aussi bon tireur que je l’aurais souhaité.

Charles Frazier (né en 1950), Treize lunes – traduction de Bernard Cohen

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Jack Vettriano (né en 1951), Dancer in emerald

6 réflexions au sujet de “Nos retrouvailles”

  1. Merci Agnès ! le titre Retrouvailles me rappelle une chanson de Graeme Allwright et j’aime beaucoup le tableau

  2. Merci Agnès. Je suis alléchée par l’extrait ! Je suis allée sur le Net consulter les commentaires sur l’auteur et le livre. J’aime décidement beaucoup Jack Vettriano que tu nous as fait découvrir.
    bonne semaine
    Grosses bises

    1. J’ai trouvé que Treize lunes souffrait de quelques longueurs, mais je ne regrette pas d’avoir persévéré jusqu’au bout, c’est un beau livre, avec beaucoup de souffle. Quant à Vettriano, je ne m’en lasse pas, j’avoue…
      Bisous et bonne semaine !

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