Cultures

Centaure

Pour un enfant de la ville, Bendy était passé maître dans l’art d’être seul. Parce qu’il ne l’était pas. Se considérer comme solitaire aurait voulu dire qu’il ne tenait pas compte des bêtes sur le dos desquelles il chevauchait, idée qui n’effleura même pas une seule fois son esprit. Cela aurait signifié la même chose que ne pas tenir compte de son propre corps car, à certains moments, il sentait la limite entre cheval et cavalier s’estomper.

Le martèlement rapide des sabots – arrière droit – arrière gauche – avant droit – avant gauche – ponctué d’un très bref instant en suspension. Gloire. Il l’éprouvait à l’intérieur de ses tibias, deux côtes supplémentaires dans la cage thoracique du poney. Il le sentait plus qu’ailleurs dans l’élasticité fougueuse de ses cuisses. Cela faisait son chemin vers son cœur, rebondissait en une pulsation emballée. La sueur de son effort se fondait avec l’écume sur le dos de l’animal. Il se mettait à respirer au rythme des deux grands soufflets entre ses talons.
Quelque part à mi-parcours, après le deuxième ou troisième changement de cheval, il commençait à avoir la sensation que ses yeux glissaient vers les côtés de son crâne. Alors, cheval et cavalier voyaient comme un seul être, le champ de vision de Bendy s’élargissait pour tout englober à l’exception de la bande étroite du front et du sillage ondulant de la queue. Quand il arrivait a Fish Springs ou à Faust’s Station et tendait sa mochila de courrier, c’était comme si se séparer de sa dernière monture exigeait une longue lame, beaucoup de sang répandu.

Ses tentatives pour comprendre tout cela ne progressaient jamais beaucoup. Réfléchir sur le dos d’un cheval au galop n’était pas du tout réfléchir – mais une sorte d’écoulement merveilleux – l’esprit relâchait son emprise, abandonnait ses certitudes au vent.

Alissa York (née en 1970), Effigie – traduction de Florence Lévy-Paoloni

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Pony Express Statue – Scottsdale, Arizona

8 réflexions au sujet de “Centaure”

  1. Le mouvement est superbe ! Quelle belle statue, toujours en accord avec le texte ! Faut que je me lance, je ne lis pas les mêmes livres que toi mais tu m’y incites ! Les textes sont beaux ! Je suis plus Steinbeck et Tennessee Williams pour l’Amérique et quelques nouveaux mais pas ceux que tu nous fais découvrir ! Merci. Je me lance !!, bises

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