Crépuscule

Quand je ferme les yeux, je vois Tyneford House. Allongée sur mon lit dans le noir, je vois sa façade en pierre calcaire baignant dans la lumière dorée d’une fin d’après-midi. Le soleil se réfléchit dans les fenêtres supérieures, l’air est chargé d’une senteur de magnolia et de sel. Du lierre s’accroche à la voûte du porche, une pie béquette le lichen d’une tuile. De la fumée s’échappe d’une des grandes cheminées. On n’a pas encore abattu les tilleuls de l’allée. Leur feuillage printanier verdoie et projette des dessins mouchetés sur le gravier. Les mauvaises herbes n’infestent pas encore les plates-bandes de lavande et de thym. Tondues et passées au rouleau, la pelouse déploie ses bandes de velours vert. Nul impact de balle ne crible le vieux mur du jardin. Les fenêtres du salon sont ouvertes, leurs vitres intactes, avant les tirs d’obus. Je vois le manoir tel qu’il était alors, ce premier jour.

Personne aux alentours. J’entends tinter les verres qu’on dispose pour l’apéritif. Un vase de camélias blancs trône sur la table de la terrasse. Dans la baie, des bateaux de pêche dansent sur les flots, leurs filets largement étendus. L’eau clapote contre leur coque. Nous n’avons pas encore été exilés. Les cottages ne sont pas réduits à des tas de pierres sur la plage, les noisetiers et les prunelliers ne percent pas le dallage des maisons du village. Nous n’avons pas livré Tyneford aux fusils, aux tanks, aux oiseaux et aux fantômes.

Je constate que ma mémoire me trahit de plus en plus. Sans conséquences sérieuses, jusqu’à présent. J’ai parlé à quelqu’un au téléphone et, aussitôt après avoir raccroché, je me suis rendu compte que j’avais oublié qui c’était et ce que nous nous étions dit. Cela me reviendra sans doute tout à l’heure, quand je prendrai mon bain. J’ai oublié d’autres choses aussi. Je ne connais plus par cœur le nom des oiseaux et j’avoue être incapable de préciser à quel endroit j’ai planté mes bulbes de jonquille pour la floraison de printemps. Cependant, alors que les années effacent tout le reste, Tyneford demeure dans mon esprit – souvenir pareil à un galet poli. Tyneford. Tyneford. Comme si, en répétant ce nom, je pouvais y retourner. En ce temps-là, les étés étaient longs, bleus et chauds. Je me souviens de tout, du moins je le crois. J’ai l’impression que cette époque n’est pas si éloignée. J’ai si souvent repassé ces épisodes dans ma tête que l’accent de ma voix s’y fait partout entendre. Maintenant, par écrit, ils paraissent figés, définitifs. Sur la page, nous ressuscitons, jeunes et insouciants, l’avenir encore devant nous.

Natasha Solomons (née en 1980), Le manoir de Tyneford – traduction de Lisa Rosenbaum

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Gordon Lees (né en 1933), Country manor

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12 réflexions sur “Crépuscule

  1. Un extrait qui donne envie de s’évader…
    Je ne connais pas cette (toute jeune) auteure.
    Bises ensoleillées (en Alsace le soleil est de retour, hier nous avions 20 degrés!)

  2. Une nouvelle et belle histoire. le tableau me plait énormément. J’adore la campagne anglaise, ces tableaux sont très réalistes. Bises sous le ciel gris ciment et pluie. Bon dimanche

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