Désenchantement

D’abord, je ne vis pas les maisons : gagnant du terrain, les arbres les avaient enserrées dans une verdure printanière comme pour les entraîner au cœur de la forêt. Tout était vert – la mousse accrochée aux arbres, les taches claires de lichen sur les troncs, l’ombre du feuillage sur la pierre. En nous approchant, nous constatâmes que les toits s’étaient effondrés, le bois des premiers étages avait pourri, de sorte que les cheminées saillaient à mi-hauteur des murs sur lesquels rampait du lierre. Des myosotis tremblaient entre les dalles. Les murs étaient criblés de balles dont certaines avaient rouillé et, sous l’effet de la pluie, laissé des traînées brunâtres.

Du village, nous marchâmes jusqu’à la maison. Les militaires avaient démoli l’aile Tudor quelques années plus tôt. Elle se dressait, à moitié nue, ses poutres exposées au jour semblables à des côtes. Nous pénétrâmes avec précaution dans le bâtiment. Les portes avaient été enlevées depuis longtemps. Dans le vestibule à ciel ouvert, le sol de pierre était trempé de pluie : des GI avaient arraché le parquet et l’avaient expédié aux États-Unis. Le salon empestait le renard. L’un d’eux avait élu domicile dans la grande cheminée. Il ne nous avait pas remarqués et continuait à dormir, sa queue écarlate dépassant des chenets abandonnés.

Main dans la main, Daniel et moi sortîmes sur la terrasse et regardâmes l’espace où se trouvait le jardin autrefois. Il n’en restait que les marches qui menaient en bas, sur la pelouse redevenue prairie. Des mauvaises herbes envahissaient les plates-bandes de lavande et de thym. Le soleil apparut de derrière un nuage et jeta une lumière aqueuse sur la vallée, révélant un trésor de jonquilles dorées et l’éclair rouge de l’aile d’un milan. Le chant d’une fauvette rompit le silence. Dans un pâle rayon de soleil, j’entrevis des touffes de primevères crémeuses dispersées sur le sentier de Flower’s Barrow.

Nous descendîmes à Worbarrow Bay sans parler, cherchant des yeux la chaumière de Burt. Elle s’était effondrée, ses pierres avaient été emportées par les vagues. Il n’en restait plus qu’un tas de cailloux blancs et bruns. Pas un bateau dans la baie, mais des mouettes criaient et un cormoran noir, posé sur l’eau, pêchait. Alors que le soleil plongeait dans la mer et que le crépuscule tombait sur les collines, nous quittâmes la plage, conscients d’avoir troublé sa quiétude. Les êtres humains n’avaient plus leur place ici.

Natasha Solomons (née en 1980), Le manoir de Tyneford – traduction de Lisa Rosenbaum

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Adrian King, Village Pond – pour en savoir plus sur le triste destin du village de Tyneham en Angleterre, rendez-vous ici

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8 réflexions sur “Désenchantement

  1. très beau texte, ne parlant pas du tout l’anglais, pourrais-je trouver, l’histoire du village en français… bon dimanche avec de la pluie… bisous

  2. Encore un très très bel extrait, haut en couleurs. J’aime beaucoup les descriptions. Juste une question agnès: cet extrait, par rapport a celui du 21 octobre, est-il avant ou après (d’un point de vue chronologique dans le livre?)
    En tout cas, cela donne envie de de procurer le roman. Merci à toi 🙂

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