Paternité

Il s’essuya le bout des doigts avec un chiffon jaune et doux, puis se concentra sur les boutons chromés innombrables et les cadrans rétroéclairés du téléphone sans fil – un cadeau de son fils. Ses fonctions de numérotation rapide et d’activation vocale étaient utiles pour les personnes âgées, lui avait-il déclaré. Le major Pettigrew n’était en rien d’accord avec ces deux affirmations, tant la commodité de l’engin que sa prétendue obsolescence. Il était fréquent et tout aussi agaçant de constater qu’à peine sortis du nid pour s’installer sous leur propre toit – dans le cas de Roger, un appartement de grand standing tout en fonte et laiton dans un gratte-ciel défigurant la Tamise non loin de Putney – les enfants se mettaient à infantiliser leurs parents et à leur souhaiter la mort, ou du moins une vie d’assistés. Tout cela était très grec, songea-t-il.

***

– Attention où tu mets les pieds, papa, le prévint Roger dans son dos. Tu devrais te faire installer un éclairage de sécurité, tu sais. Un de ces trucs qui s’allument avec un détecteur de mouvement.

– Quelle brillante idée, répliqua-t-il. Avec tous les lapins du coin, sans parler du blaireau de notre voisin, cela ressemblerait à l’une de ces discothèques que tu fréquentais autrefois. » […]

« Est-ce que ça ira, papa ? » Le père vit le fils hésiter, une main sur le montant de la porte, son visage trahissant l’incertitude nerveuse d’un enfant conscient de s’être mal conduit.

« Ça ira parfaitement bien, je te remercie », dit-il.

Roger détourna les yeux, mais s’attarda encore, presque comme s’il s’attendait à ce qu’on le prie de faire le récit de ses actions du jour ou qu’on lui formule certaines exigences. Le major ne pipa mot. […] C’était déjà une satisfaction de savoir que Roger n’avait pas encore perdu toute notion du bien et du mal. Son père n’était guère d’humeur à distribuer la moindre absolution-minute.

« OK, je t’appelle demain.

– Ce n’est pas nécessaire.

– J’y tiens », insista son fils. Il s’avança et le major tituba, dans une étreinte gauche et penchée. D’une main, il se raccrocha au lourd panneau de porte, à la fois pour le maintenir ouvert et pour s’empêcher de tomber. De l’autre, il donna deux ou trois petites tapes hésitantes dans le dos de son fils – du moins la partie qu’il réussit à atteindre. Et puis sa main demeura là un moment et il sentit, dans cette omoplate noueuse, le petit enfant qu’il avait toujours aimé.

Helen Simonson, La Dernière Conquête du Major Pettigrew – traduction de Johan-Frédérik Hel-Guedj

https://i2.wp.com/sd-5.archive-host.com/membres/images/164353825412355948/Fatherhood_Ruth_Bloch.jpg

Ruth Bloch (née en 1951), Fatherhood

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8 réflexions sur “Paternité

  1. Avec le titre , j’ai cru que tu parlais de ……………. Rachida Dati !!!! Perso , ils me  » bassinent  » avec çà Heureusement ton texte est plus joli Bisous et bon dimanche ( PLUIE et … crêve ) ANNIE

  2. Très beau texte et cette paternité toute en rondeur et enveloppante est superbe ! merci de nous faire découvrir ces jolis textes et oeuvres le dimanche.
    Un peu de retard pour lire mais répétition chorale hier pour concert Sainte Cécile avec crève et aphonie !!!!!!!!!! mais je me soigne !! Bisous
    Courage, Cigale, le mal va s’en aller !

    • Oui, soigne-toi bien Edwige, il y a de vilains virus qui traînent 😉 Si mes souvenirs sont bons la cortisone est souveraine contre l’aphonie 🙂 J’ai aussi beaucoup aimé la sculpture, contente qu’elle t’ait plu. Bisous et bonne soirée.

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