Un veuf

Elle lui avait mis un thé à infuser, un après-midi, rien que du thé, porté prudemment jusqu’à la petite table en bois blanc disposé près de la fenêtre, dans sa chambre à elle. La propriétaire, convaincue par son uniforme et ses bonnes manières d’avoir affaire à un gentleman, l’avait autorisé à se rendre en visite dans la chambre de Nancy pourvu qu’il soit reparti avant la tombée de la nuit. Ils avaient l’habitude de faire l’amour dans la lumière vive de l’après-midi, étouffant leurs gloussements sous le dessus-de-lit en batik chaque fois que la logeuse faisait délibérément craquer les lames du parquet devant leur porte. Mais ce jour-là, la chambre était bien rangée, le fatras habituel de livres et de toiles proprement débarrassé, et Nancy, le cheveu lisse et tiré en queue-de-cheval, leur avait préparé ce breuvage dans ces tasses magnifiques et translucides, qui conservaient une chaleur brûlante dans leur porcelaine ancienne et faisaient luire leur thé ordinaire en vrac comme de l’ambre. Elle lui avait versé du lait d’un petit verre à alcool, en veillant à ne rien renverser, avec des mouvements d’une lenteur de cérémonie. Il avait levé sa tasse et compris, avec une soudaine clarté qui ne l’avait pas effrayé autant qu’il aurait pu s’y attendre, qu’il était temps de lui demander sa main.

Les tasses tremblaient dans les siennes. Il se baissa pour les poser délicatement sur le comptoir, où elles lui parurent trouver une inertie convenable. Nancy les avait bien traitées, ces tasses, en servant parfois du blanc-manger dedans, en raison de leur forme heureuse. Elle aurait été la dernière à insister pour qu’on les traite comme des reliques. Pourtant, quand il tendit la main pour attraper les soucoupes, il aurait aimé pouvoir lui demander s’il avait le droit de s’en servir.

Il n’avait jamais été de ces gens qui croyaient que les morts s’attardaient autour de vous, vous dispensaient des autorisations en prodiguant plus généralement leurs services de chiens de garde. À l’église, quand l’orgue allait crescendo et quand le chœur du cantique transformait des voisins irritants en une communauté éphémère de cœurs en élévation et de voix toutes simples, il acceptait qu’elle ne soit plus là. Il se l’imaginait au paradis, celui qu’il avait appris dans son enfance : un endroit à l’herbe verte, au ciel bleu, à la brise légère. Il ne pouvait plus se représenter ses habitants affublés d’accessoires aussi ridicules que des ailes. Au lieu de quoi, il voyait Nancy aller et venir d’un pas nonchalant dans une robe fourreau toute simple, ses chaussures basses à la main et un arbre ombreux l’invitant à distance. Le reste du temps, il ne réussissait pas à s’accrocher à cette vision. Elle était tout simplement partie, comme Bertie, et il ne lui restait plus qu’à lutter seul dans le vide béant de l’incrédulité.

Helen Simonson, La Dernière Conquête du Major Pettigrew – traduction de Johan-Frédérik Hel-Guedj

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Rebecca Harp (née en 1973), Self Portrait as Housewife with Cat

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