Traces

La songerie d’Olivia fut interrompue par un autre défilé d’invités qui se retiraient, elle chassa sa tristesse, qui fit place à un enjouement de commande parfait. Elle souriait et ses lèvres murmuraient : « Bonsoir, vous êtes obligé de partir ? » ou : « Bonsoir, je suis bien contente que le bal vous ait plu ! » Elle badinait avec les vieux messieurs et encourageait les jeunes gens timides; elle répétait inlassablement les mêmes phrases monotones. En s’en allant, les gens disaient : « Quelle femme charmante, cette Olivia Pentland ! » Cependant elle avait oublié, l’instant d’après, quelle était la personne qui venait de prendre congé.

Un à un les invités s’en allèrent, bientôt les musiciens nègres emballèrent leurs instruments et partirent aussi; enfin Sybil apparut, timide et brune, l’air un peu lasse et pâle, moulée dans sa robe vert d’eau. En l’apercevant, Olivia tressaillit d’orgueil : de toutes les jeunes filles du bal, c’était elle la plus délicieuse, non pas la plus brillante, mais la plus exquise et vraiment la plus belle. Sa beauté était la même que celle de sa mère, lentement elle vous enveloppait, un peu comme une brume, et vous en restiez imprégné longtemps après l’avoir quittée. Elle n’était pas bruyante, masculine, vulgaire comme les femmes adeptes du sport, ni commune comme les jeunes filles qui mettaient trop de poudre et de rouge et s’essayaient à jouer les femmes du monde. Elle avait déjà ce tact qui est l’apanage d’une vraie dame, à quelque génération qu’elle appartienne; il y avait en elle du mystère, un raffinement et une prescience de la vie qui triomphaient du clinquant des autres. Pourtant cette mesure même, faite de maîtrise de soi et de pudeur, cette beauté intimidait les gens. Les garçons qui d’ordinaire disaient « la bonne vieille Une telle » pour désigner les jeunes filles se trouvaient déconcertés en présence de la dignité de celle-ci, qui dans sa robe verte ressemblait un peu à une calme nymphe des bois. Olivia en était profondément tourmentée, non à cause d’elle-même, mais parce qu’elle voulait que son enfant fût heureuse, bien plus même, qu’elle connût ce bonheur intense, infini, dont elle avait elle-même soupçonné l’existence sans jamais le trouver. Elle croyait revivre en quelque sorte en Sybil, et il lui semblait que, grâce à l’expérience acquise, elle pourrait, en contemplant comme d’un sommet la route parcourue, guider cette jeune réplique d’elle-même, encore au seuil de la vie, et lui faire suivre des sentiers moins âpres que ceux où elle avait cheminé. Il était si nécessaire que Sybil s’éprît d’un homme qui la rendrait heureuse ! Peu importait, le plus souvent, la façon dont se mariaient les jeunes filles, pourvu qu’elles eussent de l’argent; si elles étaient malheureuses ou si elles en avaient assez, elles divorçaient et faisaient un nouvel essai, car les choses se passaient ainsi dans leur monde. Mais pour Sybil, le mariage serait la source d’un bonheur immense, ineffable, ou une calamité terrible et sans issue.

Louis Bromfield (1896 – 1956), Précoce automne – traduction d’A. Baillon de Wailly

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William Bouguereau (1825 – 1905), Étude : tête de jeune fille

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6 réflexions sur “Traces

  1. Merci pour ce texte Agnès. De Bromfield je ne connais que « la mousson »…
    et merci pour ce tableau, je d »couvre ce peintre grâce à tpi.

    • Je ne le connaissais pas du tout, j’ai emprunté le livre parce que Bromfield est un contemporain de Drieu la Rochelle et que Précoce automne a reçu le Prix Pulitzer (j’ai déjà lu quelques livres qui en ont été lauréats); je n’en suis qu’au premier tiers mais je suis conquise – c’est très fin dans l’analyse des sentiments, vif et cruel. Si La mousson est à la médiathèque je l’emprunterai aussi 😉

  2. J’ai lu aussi « Mississipi » ainsi que « la mousson », un de mes tous premiers livres , très jeune. Je ne me souviens pas de « précoce automne ». En revanche, William Bouguereau est un des peintres favoris de la famille. C’est superbe ! Merci pour le lien. Mon mari le connaît peut-être, moi non.
    Bonne journée et grosses bises

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