Recueillement

La nuit était splendide, chaude comme doivent l’être les nuits d’été et limpide pourtant; le ciel semblait un immense dôme de saphir constellé de diamants. Devant la façade du cottage, au-delà du petit jardin en terrasses, les marais se déployaient comme un sombre tapis jusqu’aux dunes lointaines dont les masses, floues et bleues dans l’ombre de la nuit, se découpaient sur la bordure d’écume du ressac, soulignant sa blancheur. Au contact de l’herbe épaisse, détrempée, que foulaient ses petits souliers lamés d’argent, elle s’arrêta un instant et respira profondément; elle fut prise d’un désir vague, presque mystique, de se fondre dans la beauté universelle dont elle était environnée, de se mêler à la féconde tiédeur de l’air, aux senteurs qu’exhalaient les fleurs qui s’ouvraient et aux tiges vertes qui poussaient, au gazon, à la mer, aux marais odorants, pour glisser dans un engourdissement aussi proche du néant que de l’infini et flotter dans l’éternité. Elle eut tout à coup une notion indécise et confuse de l’immortelle durée de toutes ces forces, de toutes ces sensations, de la mer, des marais, des brins d’herbe en pleine croissance et du dôme bleu saupoudré de diamants au-dessus de sa tête. Pour la première fois de sa vie elle sentit la puissance d’une chose qui continuait indéfiniment, ignorant les misérables petites créatures comme elle et tous ceux qui étaient là derrière elle dans le cottage; une puissance en regard de quoi les villes, les armées et les nations n’existaient pas, une puissance qui durerait encore longtemps après que l’herbe aurait recouvert de son manteau les ruines de la vieille maison des Pentland. Cette force passait à côté d’elle et l’abandonnait dans quelque morne eau stagnante. En présence du grand spectacle de l’éternelle fertilité, elle souhaita éperdument d’y participer; ce mystérieux devenir était plus fort que n’importe lequel d’entre ces gens et plus fort qu’eux tous ensemble, il broierait un jour leurs petites vanités, leurs croyances et leurs traditions éphémères.

Louis Bromfield (1896 – 1956), Précoce automne – traduction d’A. Baillon de Wailly

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Willard Leroy Metcalf (1858 – 1925), May night

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