Feu et glace

Laurent ferma soigneusement la porte derrière lui, et demeura un instant appuyé contre cette porte, regardant dans la chambre d’un air inquiet et embarrassé.

Un feu clair flambait dans la cheminée, jetant de larges clartés jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pièce était ainsi éclairée d’une lueur vive et vacillante ; la lampe, posée sur une table, pâlissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu arranger coquettement la chambre, qui se trouvait toute blanche et toute parfumée, comme pour servir de nid à de jeunes et fraîches amours ; elle s’était plu à ajouter au lit quelques bouts de dentelle et à garnir de gros bouquets de roses les vases de la cheminée. Une chaleur douce, des senteurs tièdes traînaient. L’air était recueilli et apaisé, pris d’une sorte d’engourdissement voluptueux. Au milieu du silence frissonnant, les pétillements du foyer jetaient de petits bruits secs. On eût dit un désert heureux, un coin ignoré, chaud et sentant bon, fermé à tous les cris du dehors, un de ces coins faits et apprêtés pour les sensualités et les besoins de mystère de la passion.

Thérèse était assise sur une chaise basse, à droite de la cheminée. Le menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle ne tourna pas la tête quand Laurent entra. Vêtue d’un jupon et d’une camisole bordés de dentelle, elle était d’une blancheur crue sous l’ardente clarté du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d’épaule passait, rose, à demi caché par une mèche noire de cheveux.

Laurent fit quelques pas sans parler. Il ôta son habit et son gilet. Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thérèse qui n’avait pas bougé. Il semblait hésiter. Puis il aperçut le bout d’épaule, et il se baissa en frémissant pour coller ses lèvres à ce morceau de peau nue. La jeune femme retira son épaule en se retournant brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si étrange de répugnance et d’effroi, qu’il recula, troublé et mal à l’aise, comme pris lui-même de terreur et de dégoût.

Laurent s’assit en face de Thérèse, de l’autre côté de la cheminée. Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes. Par instants, des jets de flammes rougeâtres s’échappaient du bois, et alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers.

Émile Zola (1840 – 1902), Thérèse Raquin

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Edgar Degas (1834 – 1917), Intérieur

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6 réflexions sur “Feu et glace

    • J’ai découvert le livre (j’avais peu de goût pour Zola quand j’étais obligée de le lire – trop de crasse, d’égoût, d’alcoolisme, de pavés souillés) avec un élève de seconde que j’aide pour ses devoirs, et j’ai bien aimé… comme quoi… Merci de ta visite et bon dimanche !

  1. Ombre et lumière me fascinent ! les peintres capables de donner de telles nuances me font rêver !
    J’aime Zola, l’homme surtout et comme toi, jeune, l’univers un peu glauque, l’alcoolisme, m’ont retenue… entre temps, j’ai vieilli et j’ai beaucoup apprécié, les descriptions, l’atmosphère justement !
    Merci Agnès pour tous ces moments de lecture où les souvenirs resurgissent !

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