Étreintes

Elle allait donc entendre un rossignol.

— Ne faisons pas de bruit, dit son compagnon, nous pourrons descendre dans le bois et nous asseoir tout près de lui.

La yole semblait glisser. Des arbres se montrèrent sur l’île, dont la berge était si basse que les yeux plongeaient dans l’épaisseur des fourrés. On s’arrêta ; le bateau fut attaché ; et, Henriette s’appuyant sur le bras de Henri, ils s’avancèrent entre les branches. — « Courbez-vous, » dit-il. Elle se courba, et ils pénétrèrent dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux, dans un asile introuvable qu’il fallait connaître et que le jeune homme appelait en riant « son cabinet particulier ».

Juste au-dessus de leur tête, perché dans un des arbres qui les abritaient, l’oiseau s’égosillait toujours. Il lançait des trilles et des roulades, puis filait de grands sons vibrants qui emplissaient l’air et semblaient se perdre à l’horizon, se déroulant le long du fleuve et s’envolant au-dessus des plaines, à travers le silence de feu qui appesantissait la campagne.

Ils ne parlaient pas de peur de le faire fuir. Ils étaient assis l’un près de l’autre, et, lentement, le bras de Henri fit le tour de la taille de Henriette et l’enserra d’une pression douce. Elle prit, sans colère, cette main audacieuse, et elle l’éloignait sans cesse à mesure qu’il la rapprochait n’éprouvant du reste aucun embarras de cette caresse, comme si c’eût été une chose toute naturelle qu’elle repoussait aussi naturellement.

Elle écoutait l’oiseau, perdue dans une extase. Elle avait des désirs infinis de bonheur, des tendresses brusques qui la traversaient, des révélations de poésies surhumaines, et un tel amollissement des nerfs et du cœur, qu’elle pleurait sans savoir pourquoi. Le jeune homme la serrait contre lui maintenant ; elle ne le repoussait plus, n’y pensant plus.

Le rossignol se tut soudain. Une voix éloignée cria : — « Henriette ! »

— Ne répondez point, dit-il tout bas, vous feriez envoler l’oiseau.

Elle ne songeait guère non plus à répondre.

Ils restèrent quelque temps ainsi. Mme Dufour était assise quelque part, car on entendait vaguement, de temps en temps, les petits cris de la grosse dame que lutinait sans doute l’autre canotier.

La jeune fille pleurait toujours, pénétrée de sensations très douces, la peau chaude et piquée partout de chatouillements inconnus. La tête de Henri était sur son épaule ; et, brusquement, il la baisa sur les lèvres. Elle eut une révolte furieuse et, pour l’éviter, se rejeta sur le dos. Mais il s’abattit sur elle, la couvrant de tout son corps. Il poursuivit longtemps cette bouche qui le fuyait, puis, la joignant, y attacha la sienne. Alors, affolée par un désir formidable, elle lui rendit son baiser en l’étreignant sur sa poitrine, et toute sa résistance tomba comme écrasée par un poids trop lourd.

Tout était calme aux environs. L’oiseau se mit à chanter. Il jeta d’abord trois notes pénétrantes qui semblaient un appel d’amour, puis, après un silence d’un moment, il commença d’une voix affaiblie des modulations très lentes.

Une brise molle glissa, soulevant un murmure de feuilles, et dans la profondeur des branches passaient deux soupirs ardents qui se mêlaient au chant du rossignol et au souffle léger du bois.

Une ivresse envahissait l’oiseau, et sa voix s’accélérant peu à peu comme un incendie qui s’allume ou une passion qui grandit, semblait accompagner sous l’arbre un crépitement de baisers. Puis le délire de son gosier se déchaînait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées sur un trait, de grands spasmes mélodieux.

Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons légers qu’il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il partait d’une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d’amour furieux, suivi par des cris de triomphe.

Mais il se tut, écoutant sous lui un gémissement tellement profond qu’on l’eût pris pour l’adieu d’une âme. Le bruit s’en prolongea quelque temps et s’acheva dans un sanglot.

Ils étaient bien pâles, tous les deux, en quittant leur lit de verdure. Le ciel bleu leur paraissait obscurci ; l’ardent soleil était éteint pour leurs yeux ; ils s’apercevaient de la solitude et du silence. Ils marchaient rapidement l’un près de l’autre, sans se parler, sans se toucher, car ils semblaient devenus ennemis irréconciliables, comme si un dégoût se fût élevé entre leurs corps, une haine entre leurs esprits.

Guy de Maupassant (1850 – 1893), « Une partie de campagne » – La Maison Tellier

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Auguste Rodin (1840 – 1917), Éternel printemps

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9 réflexions sur “Étreintes

  1. merci pour Maupassant (j’aime beaucoup) et pour la sculpture. Le musée Rodin,, superbe bâtisse dans un beau jardin même si on y trouve les portes de l’enfer (surtout ne pas les ouvrir ….)

  2. Tout ce que j’aime ! Maupassant, ses mots envoûtants de simplicité et ses descriptions si fines, si justes . ! Quand je contais aux enfants, je lisais ou apprenais par coeur certains contes car manquer un mot de ce génie, n’est pas possible !! exemple : la légende du Mont St Michel et le coup de pied de St Michel expédiant Satan jusqu’à Mortain dans l’Orne, en face du mont sur un rocher. le Pas du diable à Mortain (qui se visite, en face de l’Abbaye Blanche) relate une autre variante de la lutte de St Michel et de Satan, toujours liée au Mont St Michel !!! !

    Rodin, superbes sculptures ! ! j’allais très souvent au Musée Rodin ( sa maison à Meudon ) est superbe aussi de souvenirs) quand j’habitais Paris, il y a longtemps ! 13 ans déjà que j’habite la Basse-Normandie !
    Je m’aperçois que je parle beaucoup, j’écris tout autant !
    Grosses bises à toutes. A toi, Agnès, mes remerciements pour le bonheur de te lire chaque dimanche
    neige depuis cette nuit !! Le printemps arrive ! je vous l’ai dit ! je le sens !

    • Merci de partager avec nous ces petits moments de vie Edwige, j’apprends plein de choses avec toi 🙂 Je vous envie, la vie culturelle dans le Nord-Isère est assez… euh… limitée – nous nous rattrapons avec les espaces naturels…

  3. C’est gentil. merci Agnès ! parce que je trouve des fois que j’en dis trop !
    La vie culturelle en Basse-Normandie est limitée aussi, il faut se pousser pour aller chercher des renseignements. En fait, c’est la curiosité, comme tu le fais, (de plus, tu as fait des études littéraires) qui nous pousse à regarder, écouter,entendre et voir ! Et toutes, nous avons un intérêt pour quelque chose et c’est bien de le faire partager.
    Je pense à un film superbe de Comencini . En 1987, «Un ragazzo di Calabria (Un enfant de Calabre)», Mimi, s’entraîne à la course à pied avec acharnement, pour participer au jeux de la jeunesse à Rome, refusant d’abandonner sa quête de l’inutile comme le font un trop grand nombre d’adultes.Son père le maltraite et il n’est soutenu que par un vieux conducteur de car qui lui dit  » il faut une passion pour avancer dans la vie, n’importe laquelle, toi, c’est la course à pied «  » .Je ne suis plus sûre des mots exacts mais je reste dans le texte !! Il faut un but ! Film superbe comme tous ceux de Comencini sur l’enfance, c’est un cliché mais c’est pourtant vrai qu’il a une manière de filmer l’enfance comme personne d’autre.
    les paysages que tu nous envoies sont de toute beauté et toutes les régions en France, ont de belles choses à nous raconter ! Et je ne suis pas du tout chauvine ! Je suis des fois, l’émission de Julie Andrieu dans ses balades culinaires régionales et il n’y a pas longtemps, elle était vers chez toi, en pleine montagne où la vie est dure, et les gens font des plats consistants, généreux, jambon cru fumé en pleine montagne dans une vieille ferme… ! Quand je vois la neige qui les entourait et que, dans la plaine, à 5 cm, « nous mourons » tous, je ris !!!
    Grosses bises

    • Je connais très peu le cinéma italien (à bien y réfléchir, pas du tout, à part Visconti), alors merci de partager ça également 😉 Pour la cuisine locale, c’est très riche (hélas) et très bon (youpi), même si pas forcément très raffiné… à goûter aussi le gâteau de Saint-Genix; toi qui aimes les histoires, je te laisse lire ici (oublie les fautes d’orthographe) : http://www.gateaux-saint-genix.com/histoire.php La boulangerie est à cinq minutes de la maison ! Bises !

  4. Alors, moi…aussi je suis l’émission de Julie, pour le paysage et les recettes de cuisine…super Edwige de nous raconter des films aussi…et big bisous

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