Départ

J’avais pris cette rue toute ma vie, sans jamais avoir à ce point conscience de laisser la maison derrière moi. Après avoir tourné au coin de la rue, et m’être ainsi dérobée à la vue de ma famille, il me fut plus aisé de marcher d’un pas assuré en regardant autour de moi. La matinée était encore fraîche, le ciel d’un gris pâle et mat recouvrait Delft tel un drap que le soleil de l’été n’était pas encore assez haut pour dissiper. Le canal que je longeais était un miroir de lumière blanche moirée de vert. Plus le soleil deviendrait intense, plus le canal s’assombrirait, jusqu’à prendre la couleur de la mousse.

Frans, Agnès et moi venions souvent nous asseoir au bord de ce canal. Nous y jetions cailloux, bouts de bois et même, un jour, un carreau de faïence en morceaux, nous plaisant à imaginer ce qu’ils pourraient rencontrer au fond, non point des poissons, mais des créatures dotées d’innombrables yeux, d’écailles, de mains et de nageoires. Frans avait l’art d’inventer les monstres les plus inattendus. Agnès était effrayée. J’arrêtais toujours le jeu, ayant trop tendance à voir les choses telles qu’elles étaient pour en inventer d’autres.

[…] Après avoir franchi le canal, je me retrouvai sur la grande place du Marché qui, à cette heure matinale, grouillait de gens se rendant chez le boucher, chez le boulanger ou allant faire peser du bois à la bascule publique. Les enfants faisaient des courses pour leurs parents, les apprentis pour leurs maîtres, les servantes pour les familles chez qui elles travaillaient. Les sabots des chevaux et les roues des voitures résonnaient sur les pavés. À ma droite, se dressait l’hôtel de ville avec sa façade dorée, dont les visages de marbre blanc contemplaient la place depuis les claveaux au-dessus des fenêtres. À ma gauche, on apercevait la Nouvelle-Église, où j’avais été baptisée seize ans plus tôt. Sa tour, haute et étroite, ma rappelait une volière en pierre. Un jour, notre père nous y avait fait grimper. Je ne devais jamais oublier le spectacle qu’offrait Delft au-dessous de nous. Chacune de ces étroites maisons de brique, chacun de ces toits rouges en pente raide, chacun de ces canaux verdâtres, chacune de ces portes demeurerait à jamais dans mon esprit, minuscule mais distinct. Je me revois demandant à mon père si chaque ville hollandaise ressemblait à cela. Il ne put me répondre, ne s’étant jamais rendu dans une autre ville, pas même à La Haye, à deux heures de marche.

Tracy Chevalier (née en 1962), La jeune fille à la perle – traduction de Marie-Odile Fortier-Masek

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Johannes Vermmer (1632 – 1675), Vue de Delft

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6 réflexions sur “Départ

  1. Merci pour ce texte . j’ai beaucoup aimé ce roman et d’autres du même auteur.
    Et Veermer, j’aime beaucoup ses tableaux., notamment ses portraits de femme.
    Le printemps est là pour aujourd’hui, youpi !

    • J’ai découvert Tracy Chevalier, j’ai vraiment beaucoup aimé. En ce moment je lis le premier livre de Jonathan Safran Foer – comme pour Cohen je navigue entre l’enthousiasme et l’ennui, c’est très particulier… Oui, vive le printemps !

  2. Nous pareil, pas de chauffage cette nuit ! Quel beau texte et beau tableau, j’adore Vermmer.
    Bonne journée et grosses bises

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