Cultures

Fraternité

Charlie me tient par la main, et me tire, car il sait que je n’ai pas envie d’y aller. Je n’avais jamais porté de col, et il m’étouffe. Mes bottes à mes pieds me semblent étranges et lourdes. Mon cœur aussi est lourd, car je redoute l’endroit où je vais. Charlie m’a souvent dit à quel point cette école était horrible.

Il m’a parlé de Mr. Munnings, de ses colères, et de la longue canne accrochée au mur au-dessus de son bureau.

Big Joe n’a pas besoin d’aller à l’école, lui, et je trouve que ce n’est vraiment pas juste. Il est beaucoup plus âgé que moi. Il est même plus grand que Charlie, et il n’est jamais allé à l’école. Il reste à la maison avec notre mère. Il passe son temps dans on arbre à chanter la vieille chanson Oranges et Citrons, et à rigoler. Il est toujours heureux, toujours en train de rire. J’aimerais bien être aussi heureux que lui. J’aimerais bien rester à la maison comme lui. Je ne veux pas aller avec Charlie. Je ne veux pas aller à l’école.

Je regarde derrière moi, par-dessus mon épaule, espérant un sursis, espérant que ma mère va courir après moi et me ramener à la maison. Mais elle ne vient pas, elle ne vient jamais, et l’école, Mr. Munnings et sa canne s’approchent de plus en plus à chaque pas.

– Tu veux que je te prenne sur mon dos ? me propose Charlie.

Il voit mes yeux pleins de larmes et il sait ce que c’est. Charlie sait toujours ce que c’est. Il a trois ans de plus que moi, il a donc tout fait, et il sait tout. Il est fort aussi et il me porte bien sur son dos. Je saute et je me cramponne, en pleurant sous mes paupières closes, en essayant d’étouffer mes pleurs. Mais je ne peux pas retenir mes sanglots très longtemps, car je sais que ce matin ne marque pas le début de quoi que ce soit – qu’il n’y a rien de nouveau ni d’excitant comme le prétend ma mère – mais que c’est plutôt le début de la fin. Les bras autour de son cou, je me cramponne à Charlie, je sais que je vis mes derniers moments d’insouciance, que je ne serai plus le même lorsque je reviendrai à la maison cet après-midi.

Michael Morpurgo (né en 1943), Soldat Peaceful – traduction de Diane Ménard

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Nicolae Tonitza (1886 – 1940), Three brothers