Volte-face

Ils sont tous morts à présent. Mon père. Ma mère. Le Dr Carter. Dubinion, l’accompagnateur noir. Pourtant, il m’arrive encore de voir dans St. Charles Avenue, dans le quartier des affaires, un homme entrer dans l’un de ces nouveaux immeubles de bureaux qu’on a construits, un bel homme, grand avec de longues jambes, des cheveux de lin, un air juvénile et vaguement ironique, portant un costume en seersucker, un nœud papillon et des chaussures blanches, qui va me rappeler mon père, ou du moins l’allure qu’il avait à l’époque de son départ. En fait, il a dû conserver cette allure jusqu’à la fin de ses jours, passé la soixantaine. La Nouvelle-Orléans produit des hommes du genre de mon père, enfin c’était le cas autrefois : ils sont membres d’un club, jouent au tennis, ont le pied marin par beau temps; ce sont des protestants modérés aux idées progressistes, de bonne éducation, spontanément courtois, mais avec leurs secrets. Lorsqu’on les rencontre sur un trottoir ou dans un dîner en ville, on se dit qu’ils sont les types les plus formidables qu’on puisse avoir la chance de connaître. On a envie de les appeler dès le lendemain pour mettre des projets en branle. Comme si on avait toujours connu leur existence, ils étaient là sans qu’on ait eu l’occasion de les fréquenter, on les avait seulement entrevus. Ils ont quelque chose d’exotique, et on sent son cœur s’épanouir à la pensée de la longue amitié qui s’amorce et de la tournure nouvelle et meilleure que la vie va prendre. Donc, on appelle, et on se revoit. On va pêcher au gros au large de Pointe-à-la-Hache. On organise un dîner, on fait la connaissance de leurs jolies épouses. On s’offre avec eux un long déjeuner au Commander ou Chez Antoine, et on décide de faire ça chaque semaine tant que la terre tournera. Pourtant, à un moment donné, vers la fin du repas, il y a un temps mort. Un ange passe, et vos regards se croisent d’une façon qui pourrait indiquer une entente profonde au point que tout commentaire serait superflu. Or on perçoit subitement – oui, c’est subit et fugace -, on perçoit que cet homme est très, très loin, tellement loin qu’il ne s’en rend même pas compte. Il se peut qu’un sourire flotte sur ses lèvres. Il vient peut-être de faire une remarque charmante, ou spirituelle, ou flatteuse à votre égard. Mais la conscience de l’infiniment loin s’éveille, et vous comprenez que vous n’êtes rien pour lui et ne le reverrez sans doute jamais, que ça n’en vaut pas la peine. Si vous l’apercevez par hasard, vous traverserez précipitamment la rue, vous ferez volte-face dans un restaurant bondé, vous attendrez, avant de descendre de voiture, qu’il ait tourné le coin ou pénétré dans cet immeuble de bureaux dont je parlais. Vous l’éviterez. Et ça ne signifie pas qu’il y ait vraiment quoi que ce soit à lui reprocher, quoi que ce soit de déplaisant ou de pervers. Rien de sexuel. Vous savez simplement qu’il n’est pas fait pour vous. Il n’y a plus qu’à tirer un trait. C’est tout simple, en réalité. Mais un peu plus compliqué, bien sûr, lorsque l’homme en question est votre père.

Richard Ford (né en 1944), « Appel » – Péchés innombrables – traduction de Suzanne V. Mayoux

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The Sultan’s Palace : 1937 – cliché emprunté au site collaboratif et passionnant http://www.shorpy.com/

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