Désillusion

Dans la voiture, en allant dîner chez les Nicholson pour la première fois depuis un certain temps, Marjorie Reeves avoua à son mari Steven Reeves qu’elle avait eu l’an dernier une liaison avec George Nicholson (leur hôte), mais c’était totalement fini à présent, dit-elle, et elle espérait que Steven ne se fâcherait pas trop, que la vie continuerait comme avant.

[…] Après ce qu’il venait d’apprendre, Steven manœuvra graduellement et très soigneusement leur voiture – un break Mercedes de couleur fauve équipé de phares jaunes automatiques – hors de la chaussée sur l’herbe mouillée de l’accotement, afin de s’organiser face à cette nouvelle avant d’aller plus loin.

[…] Cela faisait maintenant deux bonnes minutes ou peut-être cinq qu’ils étaient garés au bord de Quaker Bridge Road dans l’air encore doux du soir, avec l’afflux de sons printaniers par les vitres ouvertes, sans que Marjorie ni Steven aient ouvert la bouche, même s’il avait conscience de se taire parce que les mots lui manquaient. Lorsque les mots vous manquent, pensa-t-il, cela signifie que rien de ce qui vous vient à l’esprit ne paraît d’un grand intérêt à formuler après ce qui vient d’être dit. Il savait qu’il était inexpérimenté – encore un gamin sous certains aspects -, mais il n’avait rien d’un imbécile. À Bates, il avait suivi les cours du Dr Sudofsky sur l’Ulysse de Joyce, et il y avait puisé un sens de l’ironie et de l’humour, avec la conviction que le vrai savoir était un processus d’ordre spirituel, une quête, et non l’accumulation de données : une forme de liberté, que seule la pratique permettait de connaître pleinement. Il avait aussi joué au hockey, et n’ignorait pas que le savoir et le dynamisme constituaient une combinaison subtile et peu commune. Il avait cherché à cultiver les deux ensemble chez Packard-Wells.

Pourtant, durant un instant terrifiant dans la pénombre fraîche et feutrée, celui où il prenait conscience de ce que les mots lui manquaient, il pénétra ou du moins faillit glisser dans un état amorti semblable à une fuite, tel qu’il commença à craindre que peut-être il ne pourrait plus dire un mot; que quelque chose (la fatigue du travail, le choc, la désillusion causée par l’aveu de Marjorie) l’amenait à se détacher de la réalité et du moment présent, et même à perdre la tête et devenir fou au point qu’il risquait de se mettre à pousser des cris de chimpanzé ou, simplement, de s’affaisser lentement contre la porte capitonnée et de ne plus parler avant très très longtemps – des mois -, là, seulement avec l’aide de médicaments, d’être tout au plus capable de s’exprimer sous des formes qui paraîtraient sibyllines, de sorte qu’il lui faudrait être recueilli par la famille de sa mère à Damariscotta. Une idée atroce.

Richard Ford (né en 1944), « Sous la surface » – Péchés innombrables – traduction de Suzanne V. Mayoux

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Jack Vettriano (né en 1951) – Yesterday’s dream

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8 réflexions sur “Désillusion

  1. Merci Agnès pour ce texte et son illustration par un peintre que tu nous avons déjà montré et qui fait de très jolies choses , on dirait des photos .

  2. Merci pour le RDV ! le texte est beau et je ne connais, comme souvent, pas l’auteur ! je suis plus classique mais grâce à toi, je rencontre d’autres auteurs qui écrivent bien !
    Jack Vettriano , en effet, ne nous est pas inconnu, tu nous avais donné un lien ! J’adore sa peinture, on dirait de la photo, c’est vrai, c’est tellement bien léché !
    bises et bon lundi

    • J’ai découvert Richard Ford à la médiathèque où je vais régulièrement, et j’aime beaucoup sa façon d’écrire (et ses thèmes, c’est très doux-amer, avec quelque chose de jamais tout à fait fini). Si tu as l’occasion, je te le conseille… Quant à Vettriano, je ne m’en lasse pas 🙂 Bises Edwige, le soleil a attendu la fin de la journée pour se montrer…

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