Cultures

Subtilités

J’aime comment les contes de fées commencent en Amérique. Quand j’apprends l’anglais pour de vrai, j’achète des livres pour enfants et je lis : Once upon a time – Il était une fois. Je reconnais ce mot upon à cause d’un GI qui me paie des thés de Saigon et passe un peu de temps avec moi, et c’est un cow-boy du grand état du Texas. Il me raconte qu’il grimpe sur le dos d’un taureau – up on the back of a bull – et qu’il le monte. Je lui dis qu’il plaisante avec Miss Noi (c’est mon nom du Viêt-Nam), mais il dit non, qu’il grimpe vraiment sur un taureau – up on a bull. Je lui fais expliquer ce up on, comme ça je sais que j’ai bien entendu. Je veux savoir pour de bon et pouvoir raconter cette histoire à toutes mes amies et qu’elles comprennent, sans mentir, ce que cet homme qui reste avec moi sait faire. Après ça, quelques années plus tard, je viens en Amérique et je lis des contes de fées pour m’aider à apprendre plus d’anglais et je vois ce mot et je demande à un homme là où je travaille sur Bourbon Street à La Nouvelle-Orléans si c’est pareil. Up on et upon. C’est un homme gentil qui arrive tard le soir pour faire le ménage après le départ des hommes qui voient le spectacle. Il dit que c’est une bonne question et il y réfléchit et il dit que oui, c’est pareil. Je me dis que c’est drôlement bien, qu’on peut grimper sur le dos du « temps » et le monter et qu’on ne sait ni où il va aller ni comment il va essayer de vous fiche par terre.

Robert Olen Butler (né en 1945), « Un conte de fées » – Un doux parfum d’exil – traduction d’Isabelle Reinharez

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Brian Wickham, Life in Saigon from 1968-1969

Cultures

Désillusion

Dans la voiture, en allant dîner chez les Nicholson pour la première fois depuis un certain temps, Marjorie Reeves avoua à son mari Steven Reeves qu’elle avait eu l’an dernier une liaison avec George Nicholson (leur hôte), mais c’était totalement fini à présent, dit-elle, et elle espérait que Steven ne se fâcherait pas trop, que la vie continuerait comme avant.

[…] Après ce qu’il venait d’apprendre, Steven manœuvra graduellement et très soigneusement leur voiture – un break Mercedes de couleur fauve équipé de phares jaunes automatiques – hors de la chaussée sur l’herbe mouillée de l’accotement, afin de s’organiser face à cette nouvelle avant d’aller plus loin.

[…] Cela faisait maintenant deux bonnes minutes ou peut-être cinq qu’ils étaient garés au bord de Quaker Bridge Road dans l’air encore doux du soir, avec l’afflux de sons printaniers par les vitres ouvertes, sans que Marjorie ni Steven aient ouvert la bouche, même s’il avait conscience de se taire parce que les mots lui manquaient. Lorsque les mots vous manquent, pensa-t-il, cela signifie que rien de ce qui vous vient à l’esprit ne paraît d’un grand intérêt à formuler après ce qui vient d’être dit. Il savait qu’il était inexpérimenté – encore un gamin sous certains aspects -, mais il n’avait rien d’un imbécile. À Bates, il avait suivi les cours du Dr Sudofsky sur l’Ulysse de Joyce, et il y avait puisé un sens de l’ironie et de l’humour, avec la conviction que le vrai savoir était un processus d’ordre spirituel, une quête, et non l’accumulation de données : une forme de liberté, que seule la pratique permettait de connaître pleinement. Il avait aussi joué au hockey, et n’ignorait pas que le savoir et le dynamisme constituaient une combinaison subtile et peu commune. Il avait cherché à cultiver les deux ensemble chez Packard-Wells.

Pourtant, durant un instant terrifiant dans la pénombre fraîche et feutrée, celui où il prenait conscience de ce que les mots lui manquaient, il pénétra ou du moins faillit glisser dans un état amorti semblable à une fuite, tel qu’il commença à craindre que peut-être il ne pourrait plus dire un mot; que quelque chose (la fatigue du travail, le choc, la désillusion causée par l’aveu de Marjorie) l’amenait à se détacher de la réalité et du moment présent, et même à perdre la tête et devenir fou au point qu’il risquait de se mettre à pousser des cris de chimpanzé ou, simplement, de s’affaisser lentement contre la porte capitonnée et de ne plus parler avant très très longtemps – des mois -, là, seulement avec l’aide de médicaments, d’être tout au plus capable de s’exprimer sous des formes qui paraîtraient sibyllines, de sorte qu’il lui faudrait être recueilli par la famille de sa mère à Damariscotta. Une idée atroce.

Richard Ford (né en 1944), « Sous la surface » – Péchés innombrables – traduction de Suzanne V. Mayoux

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Jack Vettriano (né en 1951) – Yesterday’s dream