Espoir

Je n’avais pas envie d’intervenir de toute manière, car je n’avais pas la tête à faire des projets. Tout ce que je voulais, c’était filer jusqu’aux falaises pour être seule et penser au colonel Birch et à ce que signifiaient ses actes. Je voulais revivre le baiser qu’il m’avait donné, revoir chaque trait de son visage, et me remémorer sa voix, et toutes les choses qu’il m’avait dites, et toutes les façons dont il m’avait regardée, et toutes les journées passées ensemble.

[…] Quand la diligence suivante est arrivée de Londres, j’étais là à Charmouth, à l’attendre. J’avais recommencé à aller sur la plage et chasser des curios. À l’heure de la diligence, j’ai remonté la ruelle, même si j’avais pas prévenu Maman ou Joe que j’allais là-bas, et que j’avais même pas réfléchi à ce que je ferais quand je verrais le colonel Birch. J’y étais allée, c’est tout. Je me suis postée devant le Queen’s Arms, où d’autres attendaient comme moi, pour accueillir des passagers ou prendre la diligence qui continuait sa route jusqu’à Exeter. On m’a regardée d’un drôle d’air, ce qui n’avait rien de nouveau, sauf que c’était plus du mépris mais de l’émerveillement et du respect, comme à l’époque où j’avais découvert le premier ichtyosaure. La nouvelle de notre bonne fortune s’était répandue.

Lorsque la diligence est apparue, mon ventre s’est contracté comme un poisson qui se tortille au fond d’un bateau. Il m’a semblé qu’elle mettait une année entière à gravir la grande colline jusqu’au village. Quand elle s’est enfin arrêtée et que la portière s’est ouverte, j’ai fermé les yeux et essayé de calmer mon cœur, qui imitait maintenant mon ventre : deux poissons qui frétillaient.

Margaret Philpot est descendue, et puis Miss Louise, et enfin Miss Elizabeth. Je ne m’attendais pas à voir les Philpot. En général, Miss Elizabeth m’écrivait pour me dire quelle diligence elles prendraient, et je n’avais pas reçu de lettre. Je me suis demandé si le colonel Birch allait sortir lui aussi, mais je savais que Miss Elizabeth n’aurait jamais voyagé dans la même voiture que lui.

Je n’avais jamais été aussi déçue qu’à ce moment-là.

Tracy Chevalier (née en 1962), Prodigieuses créatures – traduction d’Anouk Neuhoff

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Jacques Barcat (1877 – 1955), L’attente

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10 réflexions sur “Espoir

  1. j’aime beaucoup Tracy Chevalier, je n’ ai lu plusieurs mais pas celui-là ; je note donc pour mes prochains achats de lecture. Merci Agnès !
    Le tableau est très beau aussi

    • Je n’achète rien pour moi, j’emprunte tout (et quand j’aime, j’offre les livres à d’autres…) Toutes les trois semaines je vais à la médiathèque c’est mon péché mignon 🙂

  2. Références retenues pour un achat prochain. Je ne connaissais pas cette « auteure ». Décidément je ne me fais pas trop à cette féminisation des noms de métiers. J ‘adore toujours l’atmosphère des romans se passant au XIXème siècle. Idem pour la peinture : attend-elle impatiemment quelqu’un ou jette t’ elle simplement un regard à la fenêtre. Quand je regard un tableau, je me pose toujours ce genre de question 😉 Merci Agnès et grosses bises.

    • Tu sais Jacqueline, je dis toujours « auteur » pour une femme – il ne me semble pas que ce soit leur manquer de respect. D’une manière générale j’ai énormément de mal avec la nouvelle orthographe, les termes politiquement corrects et les vocables féminisés. Je dois être trop rigide 🙂 Bisous Jacqueline.

  3. Merci pour le texte et pour ce superbe tableau ! J’ai mis plusieurs commentaires dans tes autres posts et il y en a au moins trois disparus !! c’est Orange !!
    Tu n’es pas rigide, je pense pareil ou alors, je suis rigide moi aussi ! ! Gagner du terrain comme féministe en mettant des « e » partout est une belle avancée!! Ferait mieux de s’axer plus sur le salaire des femmes et leur reconnaissance ainsi que sur les femmes battues ! Elles le font sûrement mais plus mollement !! !!
    MOi aussi, auteur »e » me dérange un tantinet !! Et ne parlons pas du « mademoiselle « ! Ridicule !

    • Chez Orange il y a un ver mangeur de commentaires… ça fait peur, hihi… pour la question du combat féministe, je suis complètement d’accord avec toi 🙂 Bisous Edwige !

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