Éden

Les hommes m’ont trouvée en train de désherber autour des fraisiers que j’ai pris soin de planter en gardant assez de place pour m’agenouiller lorsque j’arrache les mauvaises herbes. Je ne les apprécie guère en tant que plantes, leurs fleurs ne sentent rien et leurs feuilles ne sont ni douces ni piquantes, ni minces ni épaisses. Mais le fruit en est divin. En ce début d’été, les fraises commencent à pousser, mais elles sont encore petites et dures et ne sentent presque rien. Sitôt qu’elles sont mûres, je passerais volontiers mes journées dans ce coin du jardin à écraser les fraises entre mes doigts pour les sentir et les goûter.

[…] Les gens sont en général surpris par mon jardin. Il est composé de six carrés, disposés en croix, dont les angles sont plantés d’arbres fruitiers, pommiers, pruniers et cerisiers. Deux carrés sont réservés aux légumes. J’y fais pousser des choux, des petits pois, de la laitue, des radis et du céleri. Un autre carré est réservé aux fraises et aux fines herbes, c’était là qu’ils m’ont surprise en train de désherber. Viennent ensuite un parterre de roses, fleurs que je n’affectionne guère à cause de leurs épines, mais que ma mère apprécie, et enfin deux plates-bandes de fleurs, servant de modèles aux mille-fleurs, et d’autres fines herbes.

Nulle part je ne suis plus heureuse que dans mon jardin. Nulle part au monde je ne me sens plus en sûreté. J’en connais chaque plante, chaque arbre, chaque pierre, chaque motte de terre. Il est entouré par un treillis en bois de saule, couvert de roses dont les épines gardent à distance animaux et inconnus. La plupart du temps, j’y suis seule. Les oiseaux viennent se poser sur les arbres fruitiers, volant les cerises dès qu’elles sont mûres. Les papillons s’ébattent parmi les fleurs, mais je ne connais pas grand-chose à leur sujet. Quand je suis assise, il m’arrive de sentir un frisson d’ailes près de ma joue ou de mon bras, mais je n’en ai jamais touché un. Mon père m’a expliqué que leurs ailes sont couvertes de poussière qui s’en va sitôt qu’on les touche, alors le papillon ne peut plus voler et les oiseaux le mangent. Je préfère donc les laisser en paix et que les autres me les décrivent.

Tracy Chevalier (née en 1962), La Dame à la Licorne – traduction de Marie-Odile Fortier-Masek

https://i2.wp.com/sd-5.archive-host.com/membres/images/164353825412355948/jardin_medieval.jpg

Barthélemy d’Eyck (1415 – 1472), Émilie dans son jardin (Théséide)

Publicités

8 réflexions sur “Éden

  1. Merci beaucoup pour ce texte magnifique.
    J’attends toujours avec impatience la poésie du dimanche.
    Bise chère Agnes

  2. La description est si réaliste qu’on a l’impression d’y être et cela me fait penser à un « jardin de curé » comme autrefois. N’est-ce pas ? L’illustration est très belle.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s