Convictions

Il y avait, sur une branche fourchue de notre cerisier, un nid de chardonnerets joli à voir, rond, parfait, tous crins au-dehors, tout duvet au-dedans, et quatre petits venaient d’y éclore. Je dis à mon père :

— J’ai presque envie de les prendre pour les élever.

Mon père m’avait expliqué souvent que c’est un crime de mettre des oiseaux en cage. Mais, cette fois, las sans doute de répéter la même chose, il ne trouva rien à me répondre. Quelques jours après, je lui dis :

— Si je veux, ce sera facile. Je placerai d’abord le nid dans une cage, j’attacherai la cage au cerisier et la mère nourrira les petits par les barreaux, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus besoin d’elle.

Mon père ne me dit pas ce qu’il pensait de ce moyen.

C’est pourquoi j’installai le nid dans une cage, la cage sur le cerisier et ce que j’avais prévu arriva : les vieux chardonnerets, sans hésiter, apportèrent aux petits des pleins becs de chenilles. Et mon père observait de loin, amusé comme moi, leur va-et-vient fleuri, leur vol teint de rouge sang et de jaune soufre.

Je dis un soir :

— Les petits sont assez drus. S’ils étaient libres, ils s’envoleraient. Qu’ils passent une dernière nuit en famille et demain je les porterai à la maison, je les pendrai à ma fenêtre, et je te prie de croire qu’il n’y aura pas beaucoup de chardonnerets au monde mieux soignés.

Mon père ne me dit pas le contraire.

Le lendemain, je trouvai la cage vide. Mon père était là, témoin de ma stupeur.

— Je ne suis pas curieux, dis-je, mais je voudrais bien savoir quel est l’imbécile qui a ouvert cette cage !

Jules Renard (1864 – 1910), « Le nid de chardonnerets » – Histoires naturelles

https://i2.wp.com/sd-5.archive-host.com/membres/images/164353825412355948/Carel_Fabritius_002.jpg

Carel Fabritius (1622 – 1654), Le chardonneret

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12 réflexions sur “Convictions

  1. Nous restons en compagnie des chardonnerets, Merci beaucoup pour ce bel extrait de Jules Renard, que je connaissais mais quel grand plaisir de le relire !

  2. Merci Agnès ! Beau texte et belle illustration ! Les grands esprits se rencontrent car je viens tout juste de relire ce livre …

  3. J’adore les histoires naturelles de Jules Renard qui est dans ma bibliothèque et j’en raconte certaines à mes petites filles ! Le tableau est magnifique !
    j’ai eu un chardonneret en cage que l’on m’a offert à l’époque où il n’était pas interdit de les capturer – donc … en 1950 – mais je l’ai relâché assez vite ! Ce sont vraiment des oiseaux libres ! je l’avais apprivoisé et il mangeait un biscuit , monté sur ma tête et se penchait vers ma bouche en descendant par-dessus mon front, mon nez et hop ! il picorait !! je précise qu’il a un bec impressionnant et quelques fois, il me mordait très fortement quand il mangeait dans ma main !!!
    Bises

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