Triptyque (suite)

Il y a quelques jours je vous avais montré le début du triptyque consacré à la rose Jubilé du Prince de Monaco, brodé tout en délicatesse par la talentueuse momo23 :

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Notre artiste a brodé la deuxième vignette :

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Le modèle en entier :

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Monique, merci beaucoup d’avoir partagé ton travail avec nous 😉

Lettre à l’absent

Je me réfugie dans le passé, je me remémore nos premières rencontres où je t’attendais, malade de tension et de joie. Je pensais alors : au milieu de cette foule, en plein jour, parmi tous ces gens, parmi ces hommes et ces femmes qui surgissent de la bouche du métro et qui montent l’escalier, il va apparaître sur le boulevard Raspail, non, sur celui du Montparnasse, et puis non, il n’apparaîtra jamais parce qu’il n’est qu’un produit de mon imagination et par conséquent je me retrouverai plantée là dans ce café, devant cette table ronde, et quand bien même j’ouvrirais davantage les yeux et mon cœur se mettrait à battre de plus belle, je ne verrai jamais personne qui ressemble, même de loin, à Diego. Je tremblais, Diego, je ne pouvais plus porter la tasse à mes lèvres. Comment était-il possible que tu pusses marcher dans la rue comme le commun des mortels et choisir de prendre le trottoir de droite… Seul un miracle pourrait te faire émerger de cette poignée de gens la tête baissée, sombre et sans figure et approcher de moi le visage levé, avec ton sourire qui me réchauffe rien que d’y penser. Tu t’asseyais à côté de moi comme si de rien n’était, ignorant ma douloureuse expectative, et tu te retournais pour regarder l’Indien qui lisait le London Times et l’Arabe qui nettoyait ses ongles avec une fourchette. Je te revois avec ta taille monumentale, ton ventre te devançant toujours, tes chaussures sales, ton vieux chapeau gondolé, ton pantalon froissé et je pense que personne ne pourrait porter avec une telle noblesse des affaires aussi amochées. Je t’écoutais, ardente, les mains brûlantes sur mes cuisses, je ne pouvais pas avaler ma salive et pourtant j’avais l’air tranquille et tu le remarquais : « Comme tu es calme, Angelina, quelle retenue, comme ton nom te va bien, j’entends un bruissement d’ailes imperceptible ! » Moi, j’étais comme droguée, tu occupais toutes mes pensées et j’avais une peur bleue de t’embarrasser. Je t’aurais envoyé un télégramme la nuit même pour recomposer notre rencontre, parce que je me remémorais chacune de nos phrases et que je me sentais malheureuse à cause de ma maladresse, de ma nervosité, de mes silences; je recréais une rencontre idéale, Diego, afin que tu pusses retourner à ton travail avec la certitude que j’étais digne de ton attention. Je tremblais, Diego, j’étais très consciente de mes sentiments et de mes désirs inarticulés, alors que j’avais tant de choses à te dire. Je passais mes journées à me répéter ce que je te dirais en te voyant, mais le moment venu je restais interdite, et la nuit, épuisée, je pleurais sur l’oreiller, je mordais mes mains : « Demain, il ne viendra pas au rendez-vous, demain, je suis sûre qu’il ne viendra pas. Quel intérêt peut-il donc me trouver ? » Et, le lendemain soir, je me retrouvais devant le marbre de ma table ronde, entre la table d’un Espagnol qui regardait lui aussi vers la rue et celle d’un Turc qui vidait le sucrier dans son café, tous deux étrangers à mon désespoir, à la tasse entre mes mains, à mes yeux dévorant cette masse grise et anonyme qui passait dans la rue, masse avec laquelle tu devrais faire corps pour parvenir jusqu’à moi.

Elena Poniatowska (née en 1932), Cher Diego, Quiela t’embrasse – traduction de Rauda Jamis

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Camille Claudel (1864 – 1943), La Valse (détail)