Cultures

Lettre à l’absent

Je me réfugie dans le passé, je me remémore nos premières rencontres où je t’attendais, malade de tension et de joie. Je pensais alors : au milieu de cette foule, en plein jour, parmi tous ces gens, parmi ces hommes et ces femmes qui surgissent de la bouche du métro et qui montent l’escalier, il va apparaître sur le boulevard Raspail, non, sur celui du Montparnasse, et puis non, il n’apparaîtra jamais parce qu’il n’est qu’un produit de mon imagination et par conséquent je me retrouverai plantée là dans ce café, devant cette table ronde, et quand bien même j’ouvrirais davantage les yeux et mon cœur se mettrait à battre de plus belle, je ne verrai jamais personne qui ressemble, même de loin, à Diego. Je tremblais, Diego, je ne pouvais plus porter la tasse à mes lèvres. Comment était-il possible que tu pusses marcher dans la rue comme le commun des mortels et choisir de prendre le trottoir de droite… Seul un miracle pourrait te faire émerger de cette poignée de gens la tête baissée, sombre et sans figure et approcher de moi le visage levé, avec ton sourire qui me réchauffe rien que d’y penser. Tu t’asseyais à côté de moi comme si de rien n’était, ignorant ma douloureuse expectative, et tu te retournais pour regarder l’Indien qui lisait le London Times et l’Arabe qui nettoyait ses ongles avec une fourchette. Je te revois avec ta taille monumentale, ton ventre te devançant toujours, tes chaussures sales, ton vieux chapeau gondolé, ton pantalon froissé et je pense que personne ne pourrait porter avec une telle noblesse des affaires aussi amochées. Je t’écoutais, ardente, les mains brûlantes sur mes cuisses, je ne pouvais pas avaler ma salive et pourtant j’avais l’air tranquille et tu le remarquais : « Comme tu es calme, Angelina, quelle retenue, comme ton nom te va bien, j’entends un bruissement d’ailes imperceptible ! » Moi, j’étais comme droguée, tu occupais toutes mes pensées et j’avais une peur bleue de t’embarrasser. Je t’aurais envoyé un télégramme la nuit même pour recomposer notre rencontre, parce que je me remémorais chacune de nos phrases et que je me sentais malheureuse à cause de ma maladresse, de ma nervosité, de mes silences; je recréais une rencontre idéale, Diego, afin que tu pusses retourner à ton travail avec la certitude que j’étais digne de ton attention. Je tremblais, Diego, j’étais très consciente de mes sentiments et de mes désirs inarticulés, alors que j’avais tant de choses à te dire. Je passais mes journées à me répéter ce que je te dirais en te voyant, mais le moment venu je restais interdite, et la nuit, épuisée, je pleurais sur l’oreiller, je mordais mes mains : « Demain, il ne viendra pas au rendez-vous, demain, je suis sûre qu’il ne viendra pas. Quel intérêt peut-il donc me trouver ? » Et, le lendemain soir, je me retrouvais devant le marbre de ma table ronde, entre la table d’un Espagnol qui regardait lui aussi vers la rue et celle d’un Turc qui vidait le sucrier dans son café, tous deux étrangers à mon désespoir, à la tasse entre mes mains, à mes yeux dévorant cette masse grise et anonyme qui passait dans la rue, masse avec laquelle tu devrais faire corps pour parvenir jusqu’à moi.

Elena Poniatowska (née en 1932), Cher Diego, Quiela t’embrasse – traduction de Rauda Jamis

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Camille Claudel (1864 – 1943), La Valse (détail)

12 réflexions au sujet de “Lettre à l’absent”

  1. Je ne connais pas l’auteur mais le texte me donne envie d’aller plus loin !
    Quant à Camille Claudel, c’est mon amour ! je pleure devant l’implorante et la valse ! J’ai eu la chance de voir une exposition à Deauville, il y a quelques années avec entre autres choses superbes, la majeure partie des diverses versions de la valse ! Du pur génie ! je m’incline ! sa vie me touche aussi beaucoup ! Et sa famille et son frère ne sont pas des gens honorables, à mes yeux !
    Merci Agnès, de nous donner de beaux textes et de si belles oeuvres le dimanche
    Bon dimanche

    1. Si tu as l’occasion Edwige lis le livre, toi qui est une amoureuse des mots – c’est un très beau livre sur l’amour déçu… Je ne connais Paul Claudel que comme auteur et je n’ai jamais réussi à apprécier; mais ta remarque me donne envie de savoir quel frère il a été. Merci à toi Edwige d’être fidèle au rendez-vous du dimanche; je t’embrasse.

      1. Bonjour Agnès
        Je n’apprécie pas Paul Claudel comme écrivain ! Ce qui ajoute à sa défaveur, c’est son attitude envers Camille et je veux pas parler de sa mère !! je n’en dirai pas plus ! Donner son opinion, c’est déjà orienter ! Excusez-moi !
        En 1963, nous avons mis en scène, monté, joué avec des copains du Conservatoire de Paris, – j’étais jeune – 20 ans ! – en amateurs  » L’Annonce faite à Marie  » dans un lycée avec l’accord de nos professeurs respectifs du Conservatoire ! Mon emploi au théatre, les comiques, genre Micheline Presle et Maria Pacôme ! Pour anecdote, je jouais la mère – à contre-emploi ! C’est une paysanne ; j’avais de magnifiques ongles manucurés d’un beau vernis rouge et à l’entracte, les copains dans la salle sont venus me dire dans les coulisses : « enlève vite ton vernis ! On ne voit que ça  » !
        la honte ! une erreur de jeunesse !!
        Je vais acheter le livre d’Elena Poniatowska ! Très tentant !
        un beau livre sur Camille : Une femme – Anne Delbée
        le reportage de Véronique Prat dans le Figaro sur l’expo que j’ai vue en 2007 à Deauville !  » Camille Claudel – le génie foudroyé « .
        Juliette Binoche parle d’elle concernant le film qu’elle a tourné en interprétant Camille dans Camille Claudel 1915 -Claudel ! Ainsi que Bruno Dumont, le metteur en scène ! ! je n’ai pas vu le film qui me tente bien sûr !
        je suis un peu longue mais l’histoire de Camille Claudel me touche de plein fouet depuis toujours !
        Artemisia Lomi Gentileschi, première femme peintre connut, elle aussi bien des déboires ! je m’arrête ! J’espère n’avoir ennuyé personne !!
        Grosses bises à toutes

      2. Non, non, surtout pas, je trouve tes interventions toujours passionnantes Edwige… j’apprends plein de choses avec toi, j’adore ça 🙂 Continue à nous enchanter ! Gros bisous !

  2. Bonjour Agnès, l’artiste, qui avec ta sensibilité nous fait partager de si beaux textes et ici ce Camille Claudel. Merci. Je lis ton blog en écoutant les 4 derniers lieder de Richard Strauss. L’émotion n’en est que plus forte.
    Pendant mon absence vous avez fait toutes de bien beaux ouvrages. Bravo !
    Bisous à toutes.

  3. J’arrive avec un peu de retard, mais nous avons eu du monde pendant 4 jours….
    merci pour le texte et j’aime beaucoup Camille Claudel….
    bisous à toutes

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