Nostalgie

Quand Alton Hanna était devenu président de Baxter College au milieu des années 60, ayant renoncé à son poste de doyen de faculté à Connecticut College pour aller s’installer dans le New Jersey, ses filles ne l’avaient pas accompagné de bon cœur. […] Alton avait emmené ses filles à Prettybrook en se disant qu’elles seraient contentes d’avoir de l’espace et un jardin verdoyant. Apprendre qu’elles préféraient leur maison de ville étriquée de New London, une maison pour ainsi dire tout en escaliers, ne lui avait pas fait plaisir.

[…] Avec Alwyn et Madeleine, Alton était prêt à négocier. Il acheta Alwyn en lui offrant des cours d’équitation au Prettybrook Country Club. Elle se mit à porter des jodhpurs et une veste d’équitation, se prit d’une affection quasi sexuelle pour une jument alezane du nom de Riviera Red et ne parla plus jamais de New London. Quand à Madeleine, elle fut vaincue par la décoration intérieure. Un jour, Phyllida l’emmena passer le week-end à New-York. À leur retour, le dimanche soir, elle lui dit qu’il y avait une surprise pour elle dans sa chambre. Madeleine monta en courant et trouva les murs de sa chambre recouverts des illustrations de son livre préféré d’alors, Madeline, de Ludwig Bemelmans. Pendant qu’elle était à Manhattan, un artisan avait décollé l’ancien papier peint et l’avait remplacé par celui-ci, que Phyllida avait fait imprimer spécialement pour elle chez un fabricant de Trenton. Entrer dans la chambre de Madeleine était comme entrer dans les pages du livre. Sur un mur se trouvait le réfectoire austère du pensionnat de Madeline, sur un autre, le dortoir où résonnaient les bruits. Tout autour de la pièce, des Madeline accomplissaient des actes courageux : celle-ci faisait une grimace (« et face au lion et à ses rra ! Madeline dit : « Ta ta ta ! » »), celle-là marchait comme un funambule sur le parapet d’un pont au-dessus de la Seine, celle-là soulevait sa chemise de nuit pour montrer la cicatrice de son opération de l’appendicite. Les nuances de vert des squares parisiens, le motif répété de sœur Clavel « hâtant le pas » en tenant sa guimpe d’une main, son ombre s’allongeant tandis qu’elle pressentait : « Il y a quelque chose qui ne va pas »; le soldat unijambiste avec ses béquilles, près de la prise électrique, au-dessous de la phrase : « Et l’on était parfois très malheureux. » Les pastels de Bemelmans montraient un Paris bien ordonné comme les « deux rangs bien droits » formés par les douze fillettes, un monde d’institutions officielles et de statues de héros de guerre, de personnages exotiques comme le fils de l’ambassadeur d’Espagne (Maddy, à six ans, le trouvait fascinant), un Paris de livres pour enfants où transparaissaient néanmoins les fautes et les malheurs des adultes, où la réalité n’était pas édulcorée mais affrontée avec noblesse, une ville qui, bien qu’immense, n’effrayait pas la toute petite Madeline, et qui incarnait une formidable victoire pour l’humanité  – c’était tout cela qui avait été transmis à Madeleine petite fille.

[…] Personne n’avait un papier peint comme le sien. Voilà pourquoi en grandissant à Wilson Lane, elle ne l’avait jamais changé.

Il était aujourd’hui délavé par le soleil et se décollait à la jointure des lés. Sur l’un d’eux, où l’on voyait un bouvier dans le jardin du Luxembourg, s’étalaient des taches jaunes dues à une fuite du toit. Se réveiller dans son ancienne chambre, entourée par ce papier peint d’enfant, augmentait encore le sentiment de régression qu’elle éprouvait d’être retournée vivre chez ses parents. Elle fit donc ce qu’elle pouvait faire de plus adulte étant donné les circonstances : elle tâtonna dans le lit de la main gauche – celle qui portait l’alliance en or – pour voir si son mari était couché à côté d’elle.

Jeffrey Eugenides (né en 1960), Le roman du mariage – traduction d’Olivier Deparis

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Ludwig Bemelmans (1898 – 1962), Madeline

Terminé !

Mon petit poisson coloré est terminé :

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Poisson exotique – Magazine Prima, n° 199

Je regrette un peu le choix de la toile, qui rappelle trop certains coloris du poisson – j’essaierai de rattraper ça au montage, je compte appliquer la broderie sur une feuille de feutrine…

Vitam impendere amori

Dans le crépuscule fané
Où plusieurs amours se bousculent
Ton souvenir gît enchaîné
Loin de nos ombres qui reculent

Ô mains qu’enchaîne la mémoire
Et brûlantes comme un bûcher
Où le dernier des phénix noire
Perfection vient se jucher

La chaîne s’use maille à maille
Ton souvenir riant de nous
S’enfuir l’entends-tu qui nous raille
Et je retombe à tes genoux

Le soir tombe et dans le jardin
Elles racontent des histoires
À la nuit qui non sans dédain
Répand leurs chevelures noires

Petits enfants petits enfants
Vos ailes se sont envolées
Mais rose toi qui te défends
Perds tes odeurs inégalées

Car voici l’heure du larcin
De plumes de fleurs et de tresses
Cueillez le jet d’eau du bassin
Dont les roses sont les maîtresses

Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Et des dédains et du soupçon

Le paysage est fait de toiles
Il coule un faux fleuve de sang
Et sous l’arbre fleuri d’étoiles
Un clown est l’unique passant

Un froid rayon poudroie et joue
Sur les décors et sur ta joue
Un coup de revolver un cri
Dans l’ombre un portrait a souri

La vitre du cadre est brisée
Un air qu’on ne peut définir
Hésite entre son et pensée
Entre avenir et souvenir

Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Des regrets et de la raison

Guillaume Apollinaire (1880 – 1918), Poèmes à Lou

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Marc Chagall (1887 – 1985), Liebespaar mit Blumen