Désillusion

Lorsqu’une autre semaine fut passée sans nouvelles de Madeleine, il cessa de l’appeler et de se rendre à sa chambre. Il se concentra sur ses études, consacrant un temps héroïque à peaufiner ses devoirs de littérature, ou à traduire les métaphores filées de Virgile sur la vigne et les femmes. Lorsqu’il finit par tomber sur Madeleine un jour, elle se montra aussi amicale que d’habitude. Ils restèrent proches tout le reste de l’année, continuant de se rendre ensemble à des lectures de poèmes et dînant à l’occasion au Ratty, seuls ou avec d’autres. Lorsque les parents de Madeleine vinrent la voir au printemps, elle invita Mitchell à dîner avec eux au Bluepoint Grill. Mais il ne retourna jamais chez eux à Prettybrook, ne fit plus jamais de feu dans leur cheminée ni ne but de gin tonic sur la terrasse devant le jardin. Peu à peu, Mitchell réussit à se créer son propre cercle d’amis parmi les étudiants et, sans couper les ponts avec lui, Madeleine s’éloigna de son côté. Mais il n’oublia jamais sa prémonition. Un soir d’octobre, alors qu’il s’était écoulé près d’un an depuis son séjour à Prettybrook, Mitchell vit Madeleine traverser le campus dans la lumière violacée du crépuscule. Elle était en compagnie de Billy Bainbridge, un blond frisé que Mitchell avait connu en première année, alors qu’ils logeaient tous deux dans le même bâtiment. Billy suivait des cours sur la place faite aux femmes dans la société et se qualifiait lui-même de féministe. Pour l’heure, sa sensibilité à la cause s’exprimait par une main glissée dans la poche arrière du jean de Madeleine. Madeleine avait elle aussi la sienne dans la poche arrière du jean de Billy. Ils avançaient ainsi, chacun tenant un bout de fesse de l’autre. Le visage de Madeleine dégageait une stupidité inconnue de Mitchell. C’était la stupidité des gens normaux. C’était la stupidité des gens beaux et heureux, de tous ceux qui obtenaient ce qu’ils voulaient dans la vie et en devenaient quelconques.

Jeffrey Eugenides (né en 1960), Le roman du mariage – traduction d’Olivier Deparis

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Haynes King (1831 – 1904), Jealousy and Flirtation

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10 réflexions sur “Désillusion

  1. Merci Agnès pour ce nouveau roman et cette belle peinture ! ce petit extrait de texte donne envie de connaître la suite !
    Dimanche culturel et ensoleillé! Que demander de plus !
    Bonne journée ! Du soleil à Orbec mais frisquet quand même ! Le bel automne arrive ! Grosses bises

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