Une vie

Harold Fry était un homme de haute taille qui avançait dans la vie légèrement voûté, comme s’il s’attendait à voir surgir à tout moment des feux de croisement ou un missile de papier. À sa naissance, sa mère avait contemplé d’un œil consterné le paquet emmailloté qu’elle tenait dans les bras. Elle était jeune, avec une bouche en bouton de pivoine et un mari qui était apparemment une bonne idée avant la guerre, et une mauvaise une fois la paix revenue. Un enfant était la dernière chose dont elle avait envie ou besoin. Son fils avait vite compris que la meilleure façon de s’en sortir était de garder profil bas; d’avoir l’air de ne pas être là, même quand il était présent. Il jouait avec les petits voisins, ou les observait de chez lui. À l’école, il évitait de se faire remarquer, au point de paraître stupide. Il avait quitté la maison à seize ans et vécu seul, jusqu’au soir où, ayant croisé le regard de Maureen à un bal, il était tombé éperdument amoureux d’elle. C’était à cause de la brasserie que les jeunes mariés étaient venus vivre à Kingsbridge.

Pendant quarante-cinq ans, Harold avait occupé le même emploi de représentant. Discret, il travaillait avec modestie et efficacité, sans chercher à attirer l’attention ou à obtenir une promotion. Les autres voyageaient et acceptaient des postes de direction, mais Harold s’y refusait. Il ne s’était fait ni amis ni ennemis. À sa demande, il n’y avait pas eu de pot lors de son départ en retraite. Et même si l’une des filles des services administratifs avait organisé une collecte, les membres de l’équipe de vente le connaissaient à peine. Ils avaient entendu dire qu’il lui était arrivé quelque chose, mais nul ne savait quoi. Il était parti en retraite un vendredi, avec en guise de souvenir d’une vie passée dans l’entreprise un guide touristique illustré de la Grande-Bretagne et un bon d’achat chez un caviste. Le volume avait été placé dans la « meilleure pièce », à côté des autres objets que personne ne regardait jamais. Le bon n’avait pas quitté son enveloppe. Harold ne buvait pas.

Rachel Joyce, La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi… – traduction de Marie-France Girod

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Clifford Harper (né en 1949), Illustration of a man walking

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