Broderies

Une rose

Le protège-chéquier avance gentiment :

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J’avais brodé la bande de dentelle en bas et arrivée au bout, je me suis rendu compte que pour qu’elle soit centrée il fallait la décaler de deux points… https://i0.wp.com/forum-images.hardware.fr/images/perso/akt.gif Alors j’ai défait…

Cultures

Une mère

Une fois tous les passagers installés dans leurs sièges, le pilote fit une annonce disant combien il était fier de ramener chez lui un héros de l’Amérique. Merde, me dis-je. J’eus droit à quatre whiskys coca gratis et à un peu plus de place pour mes jambes. Puis, tard dans la nuit, tandis que nous survolions la côte Est dans un ciel noir sans étoiles, tandis que d’autres avions transportant d’autres soldats décollaient direction les potes de lycée, les copines de dix-huit ans, les fêtes en plein air et les berges de rivière ou de lac le long desquelles les jeunes garçons déambuleraient pendant des heures après avoir tenu entre leurs mains des épaules parsemées de taches de rousseur, après avoir caressé la peau sous les mèches rousses, blondes ou brunes, et ils croiseraient ces mêmes mains comme pour prier, ou plutôt priant sans même s’en rendre compte, « Mon Dieu, s’il Vous plait, ne laissez pas le monde m’échapper continuellement », et abandonneront derrière eux les feux éclatants et les rires, les voitures garées en cercles, passant au milieu des phares, trébuchant dans les broussailles et sentant le poing de la solitude se refermer sur un os dans leur poitrine, un des os les plus fins et les plus fragiles que Dieu ait jamais créés; après tout cela, je tombai dans un sommeil alcoolisé. Je rêvai des lattes de plancher sous le porche de chez ma mère, de la chaleur du soleil qu’elles conservaient bien après le crépuscule; allongé sur le bois tiède dans l’air frais, je ne songeai plus qu’au chant des grenouilles et des cigales, dans l’espoir de ne plus rêver à quoi que ce fût d’autre.

Puis j’étais arrivé. Je restai assis dehors dans le coin fumeurs, à dénombrer les boulettes de chewing-gum qui émaillaient le bitume, lorsque j’entendis le bruit d’un moteur s’approcher. je ne levai pas les yeux. Elle dut prendre mon visage dans ses mains pour me sortir de mes pensées.

Elle enfonça ses doigts dans le creux de mes joues et recula de quelques pas. « Oh, John », dit-elle. Elle s’avança à nouveau et m’étreignit la taille. Elle me serra, me frictionna. Elle caressa le revers de mon uniforme et saisit encore mon visage dans ses mains qui étaient un peu plus ridées que dans mon souvenir et dont les os délicats étaient saillants. Y avait-il seulement un an ? Sa poigne était ferme; cherchait-elle à s’assurer que je n’étais pas une apparition fugace ? Elle me touchait comme si c’était la dernière fois.

Je retirai ses mains de mon visage et les tins l’une contre l’autre devant moi. « Ça va, m’man, dis-je, arrête d’en faire des tonnes. »

Elle se mit à pleurer. Sans gémir ni se plaindre, elle répéta encore et encore mon nom, « Oh, John, oh, John, oh, John, oh, John. » Lorsque j’enlevai à nouveau ses mains de mes joues, elle en libéra une et me gifla violemment sur la bouche. Des larmes jaillirent de mes yeux et je posai ma tête sur sa poitrine. Il fallut que je me baisse pour l’atteindre car elle était petite. Elle me tint dans ses bras, sans cesser de répéter mon nom et elle ajouta, « Oh, John, tu es chez toi maintenant. »

Je ne sais combien de temps nous restâmes ainsi enlacés, mais j’oubliai le bruit des moteurs et des passants, les voix des voyageurs qui me remerciaient à la cantonade en nous voyant. Je n’avais conscience que de ma mère et d’elle seule. J’avais l’impression de retrouver la sécurité originelle du ventre maternel, d’être protégé du monde extérieur dans ses bras qui entouraient mon cou. Je comprenais tout cela sans trop savoir comment. Pourtant lorsqu’elle dit, « Oh, John, tu es chez toi maintenant », je ne la crus pas.

Kevin Powers (né en 1980), Yellow birds – traduction d’Emmanuelle et Philippe Aronson

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Curtis Compton, Valerie McElwaney, 51, McDonough, hugs her son Spc. Miles Crook, 22, Kennesaw, as members of the Georgia Army National Guard Dragon Masters (1-171st Aviation Regiment) arrive home from a year-long duty in Iraq

Cultures

Un soldat

La guerre essaya de nous tuer durant le printemps. L’herbe verdissait les plaines de Ninawa, le temps s’adoucissait, et nous patrouillions à travers les collines qui s’étendaient autour des villes. Nous parcourions les herbes hautes avec une confiance fabriquée de toutes pièces, nous frayant, tels des pionniers, un chemin dans la végétation balayée par le vent. Pendant notre sommeil, la guerre flottait ses milliers de côtes par terre en prière. Lorsque nous poursuivions notre route malgré l’épuisement, elle gardait ses yeux blancs ouverts dans l’obscurité. Nous mangions, et la guerre jeûnait, se nourrissant de ses propres privations. Elle faisait l’amour, donnait naissance, et se propageait par le feu.

Puis, durant l’été, elle essaya encore de nous tuer tandis que la chaleur blanchissait les plaines et que le soleil burinait notre peau. Elle faisait fuir ses citoyens qui se réfugiaient dans les recoins sombres des immeubles couleur de craie, et jetait une ombre blême sur tout, tel un voile sur nos yeux. Jour après jour, elle tentait de nous supprimer, en vain. Non pas que notre sécurité fût prévue. Nous n’étions pas destinés à survivre. En vérité, nous n’avions pas de destin. La guerre prendrait ce qu’elle pourrait. Elle était patiente. Elle n’avait que faire des objectifs, des frontières. Elle se fichait de savoir si vous étiez aimé ou non. La guerre s’introduisit dans mes rêves cet été-là, et me révéla son seul et unique but : continuer, tout simplement continuer. Et je savais qu’elle irait jusqu’au bout.

Kevin Powers (né en 1980), Yellow birds – traduction d’Emmanuelle et Philippe Aronson

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Don McCullin (né en 1935), A shell-shocked U.S. Marine after the 1968 Tet offensive in South Vietnam