Dix-huit ans

Depuis que Chad était parti pour l’université, j’avais eu le sentiment, me semblait-il à présent, que toute cette partie de ma vie, qui en fait avait plutôt été la vie de Chad – son lycée, ses amis, ses activités extrascolaires -, avait été découpée et retirée du monde. Pour la plupart, ses amis étaient aussi partis, à l’automne. […] Et les filles qu’il avait fréquentées étaient aussi éparpillées à travers tout le pays. Maintenant, quand je passais en voiture devant le lycée, c’était comme si une clôture spectrale avait été érigée tout autour des bâtiments.

Non, ce n’était pas cela.

Maintenant, c’était comme si c’était moi qui étais devenue le spectre – un spectre doté de dix-huit ans de savoir-faire (poser des pansements, attacher des casques de vélo, recueillir des fonds, faire des petits gâteaux) qui passait devant un monde qui avait appris à se débrouiller sans moi, qui n’avait même jamais remarqué mon départ et ne se rendait absolument pas compte de mon absence.

*****

Chad, à l’aéroport :

Je le vis d’abord de dos, qui surveillait le tapis roulant des bagages.

Quand il était petit, je pouvais scruter une pièce pleine d’enfants, ou une piscine, ou bien le parc, et le trouver immédiatement.

Cela n’avait rien à voir avec la façon dont il était habillé, ni avec un quelconque détail de sa personne – coupe de cheveux, ou taille. C’était tout, c’était un tout, tout d’un coup – tout son être, absolument différent de tous les autres enfants. Mon regard pouvait survoler des centaines d’autres enfants, dans une sorte de flou, pour atterrir sur lui avec une exactitude parfaite (à moi, celui-là) et avec une rapidité qui ne manquait jamais de me surprendre.

Mais ce jeune homme, devant le carrousel des bagages, la tête penchée, qui observe les lentes évolutions du tapis roulant, aurait pu être n’importe quel jeune homme. Mon regard le survola une première fois pour aller se poser par erreur sur un garçon qui riait, porteur d’un sac de clubs de golf, puis sur un homme plus âgé, bâti comme Chad, et enfin sur un petit garçon – dix ans ? onze ans ? – avant de le voir, mon fils, qui regarde les bagages défiler devant lui, en attendant son sac. […]

C’est alors que Chad se retourna comme s’il nous avait entendus ou sentis derrière lui, et il sourit, en avançant vers nous, les bras ouverts – et la vague, dans mes veines, s’éleva de moi, comme une sensation fraîche et flottante dans mes membres, dans ma poitrine.

Laura Kasischke (née en 1961), À moi pour toujours – traduction d’Anne Wicke

https://i2.wp.com/sd-5.archive-host.com/membres/images/164353825412355948/Albert_Anker_-_Junge_Mutter_bei_Kerzenlicht_ihr_schlafendes_Kind_betrachtend.jpg

Albert Anker (1831 – 1910), Junge Mutter bei Kerzenlicht ihr schlafendes Kind betrachtend

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6 réflexions sur “Dix-huit ans

  1. Magnifique texte ! J’ai eu des frissons en le lisant ! C’est tellement vrai cette analyse du personnage ! Ce tendre sentiment et cet instinct d’amour qui font que tu ne te trompes pas à la vue de l’enfant aimé ! Et aussi, l’évolution de l’enfant qui met une barrière à un certain moment de sa vie d’adulte ! Une barrière construite par les années d’amour, de l’enfance heureuse passée et des nouvelles années pendant lesquelles tu as eu peu de connivences et où il est devenu homme ou femme ! Et c’est ainsi qu’il t’apparaît. Superbe ! Maître de lui …

    le tableau est parfait comme toujours ! Que de délicatesse et de douceur dans le regard de cette mère !
    Merci Agnès pour ces dimanches si beaux !! je vais acheter le livre, je note !
    grosses bises

    • Mes enfants gravitent autour de l’adolescence (dix et treize ans), et je me sens évoluer autant qu’eux – comme quoi même une fois adulte on ne finit pas de s’adapter… Merci pour ta fidélité à « nos » dimanches 😉

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