Effroi

Il y a quelques années, comme je revenais d’un long séjour aux États-Unis, je vis dans une rue de Paris l’annonce d’un film sur Verdun. On en donnait la primeur à l’Opéra, dans une soirée de gala. Je ne vais pas souvent à l’Opéra et encore moins souvent à des soirées de gala, et je me méfiais de la sincérité de ce « tableau d’histoire ». Pourtant, une espèce d’inquiétude avait remué en moi et je regrettais de repartir si tôt de Paris, avant que le film passât dans un cinéma. Mais je reçus pour cette soirée une invitation qui me venait d’un ancien camarade, devenu gros bonnet dans le commerce des visions. Je me décidai à en profiter.

[…] Assis dans mon fauteuil, je fermai les yeux et j’attendis.

Puis l’ombre noya cette foule déplaisante et je rouvris les yeux. Je revis ces lieux où j’avais tant souffert et où la souffrance m’avait fait connaître certaines extrémités de moi-même.

[…] Le silence, derrière moi, fut interrompu par un bref chuchotement, quelque chose de nerveux, d’irrépressible qui éveilla d’un seul coup mon attention. Mais le silence se refit et je revins à ma rêverie.

Le chuchotement revint. C’était très près et très loin, une voix d’homme, et un léger murmure de femme y répondait. En dépit de l’effacement de l’accent et de la brièveté du souffle, j’étais tout de suite informé sur celui qui était derrière moi. J’étais sûr qu’à l’entracte, en me retournant, je verrais quelqu’un de différent de la plupart de ceux que j’avais entrevus au moment de m’asseoir. Ce n’était pas un bourgeois gourmé, c’était ce qu’on appelle un homme du monde, affectant toujours et partout un peu de dédain. Cette légère complaisance dans l’inflexion, cette affectation de négligence qui tenait les mots du bout des dents, m’en assuraient.

Mais il y avait autre chose dans ces brusques exclamations assourdies qui se répétaient et que ponctuait légèrement une rumeur féminine. Il y avait une curiosité angoissée, déchaînée, difficilement contenue, un intérêt épouvanté et pourtant insatiable. Une certitude psychologique s’installa promptement et définitivement dans mon imagination : cet homme avait eu peur. Comme il avait eu peur.

Comme j’avais eu peur, moi aussi. Comme nous avions eu peur. Quelle peur énorme, gigantesque s’était accroupie et tordue sur ces faibles collines. Quelle immense femelle, possédée d’un aveu cynique, obscène, hystérique, délirant s’était formée, au revers de Thiaumont, au creux de Fleury, de toutes nos peurs d’hommes accroupis, prosternés, vautrés, incrustés dans la terre gelée, fermentant dans nos sueurs, nos fanges, nos saignements. Comme cette femelle avait gémi et hurlé !

Je retrouvais dans ce frémissement verbal, derrière moi, qui, à chaque nouvelle vision, reprenait, inextinguible, inconscient, indécent, – et qui finit par provoquer çà et là des « Chut ! » gênés et effrayés, qui, d’ailleurs, n’en vinrent jamais tout à fait à bout, – l’écho de ce terrible et éternel tremblement des entrailles qui avait possédé deux armées en proie à une chimie de fin du monde.

Pierre Drieu la Rochelle (1893 – 1945), « Le chien de l’Écriture » – La comédie de Charleroi

https://i0.wp.com/sd-5.archive-host.com/membres/images/164353825412355948/drieu_guerre.jpg

Drieu en 1914

Publicités

6 réflexions sur “Effroi

  1. Superbe texte ! belle analyse froide de la peur au ventre, de l’horreur de cette chienne de guerre !
    merci Agnès pour ces beaux dimanches !
    Grosses bises

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s