Toxine

Pendant l’hiver 1972, Votre Honneur, R. et moi nous sommes quittés, ou, devrais-je dire, R. m’a quittée. Ses raisons étaient vagues, mais la vérité, c’est qu’il avait un moi secret, un moi lâche, méprisable, qu’il n’avait jamais pu me montrer, et qu’il avait besoin de s’en aller comme une bête malade, en attendant de pouvoir améliorer ce moi et l’amener à un niveau qu’il jugeait digne de la compagnie des autres. J’avais discuté avec lui – j’étais sa petite amie depuis presque deux ans, ses secrets étaient les miens et s’il y avait quelque chose de lâche ou de cruel en lui, j’étais la mieux placée pour le savoir – mais rien n’y avait fait. Trois semaines après son départ, je reçus de lui une carte postale (sans son adresse) disant que, pour lui, notre décision, comme il l’appelait, aussi dure fût-elle, était la bonne, et je dus reconnaître que notre relation était bel et bien terminée.

Pendant un moment, les choses allèrent plus mal avant d’aller mieux. Sans entrer dans les détails, je dirais que je ne sortais plus, même pour rendre visite à ma grand-mère, et que je ne laissais personne venir me voir. Bizarrement, seul le temps très pluvieux m’aidait, je courais dans l’appartement avec le curieux petit tourne-à-gauche en cuivre conçu pour resserrer les écrous des antiques châssis de fenêtres; lorsqu’ils prenaient du jeu, les jours de grand vent, celles-ci grinçaient horriblement. Il y avait six fenêtres, et à peine avais-je fini de resserrer les écrous de l’une que l’autre se mettait à hurler, j’accourais alors avec le tourne-à-gauche, puis j’avais peut-être une demi-heure de silence, sur la seule chaise qui restait dans l’appartement. Pendant une certaine période, du moins, il me sembla que le monde n’était plus que cette pluie incessante et la nécessité de maintenir les écrous serrés. Quand le temps se leva enfin, je sortis me promener. Tout était inondé et une impression de calme émanait de cette eau immobile et miroitante. Je marchais longtemps, six ou sept heures au moins, dans des quartiers où je n’étais jamais allée auparavant et où je ne suis jamais retournée depuis. Je rentrai épuisée, mais avec le sentiment que je m’étais purgée de quelque chose.

Nicole Krauss (née en 1974), La grande maison – traduction de Paule Guivarch

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Laurence Stephen Lowry (1887-1976), Woman walking

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8 réflexions sur “Toxine

  1. Texte très intéressant ! Cela donne envie de savoir ce qui se passera après tous ces tours d’écrou !!!
    belle peinture ! Un geste sûr, épuré ! Cela paraît simple mais … l’essentiel y est ! J’aime !
    Merci pour ces beaux dimanches.
    Bon dimanche !!! il fait beau ! froid mais beau !
    Grosses bises

    • Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas lu le livre en entier (c’est très rare, mais j’ai eu du mal à accrocher, j’ai abandonné avant la fin). Je l’emprunterai à nouveau, je pense. Gros bisous Edwige.

    • Je ne connaissais pas non plus – et à ma grande honte je ne suis pas allée au bout du livre, mais je l’emprunterai une autre fois, je n’aime pas rester sur un goût d’inachevé. Bisous et bonne journée.

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