Conjonction

Le mur

[…]

Donc, nous étions assis devant le grand mur blême ;
Et moi, je n’osais pas lui dire : “Je vous aime !”
Mais comme j’étouffais, je lui pris les deux mains.
Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette
Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.

Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins,
Mettaient parfois dans l’ombre une blancheur douteuse.

La lune nous couvrait de ses rayons pâlis
Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse,
Faisait fondre nos coeurs à sa vue amollis.
Elle glissait très haut, très placide et très lente,
Et pénétrait nos chairs d’une langueur troublante.

J’épiais ma compagne, et je sentais grandir
Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme,
Cet étrange tourment où nous jette une femme
Lorsque fermente en nous la fièvre du désir !
Lorsqu’on a, chaque nuit, dans le trouble du rêve,
Le baiser qui consent, le “oui” d’un œil fermé,
L’adorable inconnu des robes qu’on soulève,
Le corps qui s’abandonne, immobile et pâmé,
Et qu’en réalité la dame ne nous laisse
Que l’espoir de surprendre un moment de faiblesse !

Ma gorge était aride ; et des frissons ardents
Me vinrent, qui faisaient s’entre-choquer mes dents,
Une fureur d’esclave en révolte, et la joie
De ma force pouvant saisir, comme une proie,
Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain
Je ferais sangloter le tranquille dédain !

Elle riait, moqueuse, effrontément jolie ;
Son haleine faisait une fine vapeur
Dont j’avais soif. Mon cœur bondit ; une folie
Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,
Se leva. J’enlaçai sa taille avec colère,
Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,
Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux,

La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.

Déjà je la prenais, impétueux et fort,
Quand je fus repoussé par un suprême effort.
Alors recommença notre lutte éperdue
Près du mur qui semblait une toile tendue.
Or, dans un brusque élan nous étant retournés,
Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.
Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,
Nos ombres agitaient une étrange mimique,
S’attirant, s’éloignant, s’étreignant tour à tour.
Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,
Avec des gestes fous de pantins en furie,
Esquissant drôlement la charge de l’Amour.
Elles se tortillaient, farces ou convulsives,
Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers ;
Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,
Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.
Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,
Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,
Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,
Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.

La chose étant très gaie et très inattendue,
Elle se mit à rire. – Et comment se fâcher,
Se débattre et défendre aux lèvres d’approcher
Lorsqu’on rit ? Un instant de gravité perdue
Plus qu’un cœur embrasé peut sauver un amant !

Le rossignol chantait dans son arbre. La lune
Du fond du ciel serein recherchait vainement
Nos deux ombres au mur et n’en voyait plus qu’une.

Guy de Maupassant (1850 – 1893), Des vers

https://i1.wp.com/sd-5.archive-host.com/membres/images/164353825412355948/hayez_baiser.jpg

Francesco Hayez (1791-1882), Le baiser

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6 réflexions sur “Conjonction

  1. mardi 18012
    Ce tableau est saisissant ! Et les poésies de Maupassant donnent une envie d’y reviens-y ! Suis allée sur le Net et en ai relu beaucoup ! J’ai les oeuvres de Maupassant mais pas ses poésies ! J’aime infiniment ! L’écriture est superbe ! Ah ! les contes fantastiques !! Un de mes auteurs préférés avec Flaubert ! Ah ! Ecrire comme cela !
    Bises et bonne journée
    Suis en retard pour Noël mais suis seule ??

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