Une mère

Benny avait rejeté les couvertures et était allongé en diagonale sur le lit du bas. Elle le remit droit et remonta à demi la couverture; il faisait chaud et lourd et il souffrait de la chaleur. Il gémit dans son sommeil. Elle se pencha sur lui et sentit son odeur laiteuse. Ses joues étaient rouges et chaudes au toucher. Elle caressa un instant l’une d’elles du dos de la main. Ses longs cils battirent, mais il resta profondément endormi. Bunny lapin. Quels noms te donnent-ils, Benny ? Quels petits supplices endures-tu tous les jours en silence ? Il était différent, bien sûr qu’il l’était. Il avait ce voile d’incompréhension déconcertant dans ses yeux verts comme s’il voyait le monde avec un regard qui n’était pas tout à fait prêt à l’appréhender.

Proche de Dieu, celui-là, avait un jour dit sa mère. À l’époque, une vague aigre d’irritation avait submergé Connie. Cette réflexion partait d’un bon sentiment, mais sa mère insinuait que son détachement du monde le rendait un peu, disons, simplet. Le vrai problème était qu’il était beaucoup trop complexe. On aime autant tous ses enfants, se disait Connie, en caressant du dos de la main l’autre joue de Benny. Mais il y en a un qu’on aime de telle manière qu’on en a le cœur serré.

*****

Durant toutes les années où elle avait essayé de formuler son inquiétude concernant Benny devant Matt et par la suite devant les psychologues et les prétendus spécialistes de l’enfance, elle n’avait pas une seule fois exprimé sa plus grande crainte. Le fait que Benny lui rappelait la petite fille qu’elle avait été. Renfermée et silencieuse, une spectatrice, constamment dans un état d’anxiété confuse. Jamais sûre d’être intégrée, jamais sûre d’être capable de s’intégrer. En le voyant aligner laborieusement les bouteilles de verre vert et les bocaux de verre blanc, ou faire des rangées de haricots à la sauce tomate sur le bord de son assiette, elle ne pouvait s’empêcher de penser à elle-même alignant les inépuisables photos qu’elle prenait tout le temps. Comme si une forme allait se dégager et que soudain le monde qui était à l’extérieur et pas à l’intérieur de sa tête allait lui livrer son mystère. Il existait un secret partagé que tout le monde connaissait sauf elle, voilà ce qu’elle ressentait. Maintenant qu’elle était devenue une version adulte d’elle-même, elle ne voulait surtout pas que Benny lui rappelle cette petite fille solitaire. Et pourtant, c’était ce qu’il faisait.

« Au revoir, Benny. Au re-voir. »

Kate O’Riordan, Un autre amour – traduction de Florence Lévy-Paoloni

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Archibald A. McGlashan (1899 – 1980), Child asleep

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4 réflexions sur “Une mère

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