Perspicacité

Ruth s’entendait plutôt bien avec ses parents, et certains de ses camarades ne pouvaient pas en dire autant. Les siens ne se montraient pas trop stricts, ni même d’une vigilance effrénée; en règle générale, ils lui accordaient volontiers leur confiance et Ruth prenait ses propres décisions. Elle fréquentait qui elle voulait, se rendait partout où elle le souhaitait et rentrait à l’heure de son choix. Ses bonnes notes influaient sans nul doute sur l’attitude parentale, ainsi que sur la pénurie de petit copain et sa relative impopularité.

Ses parents ne lui posaient qu’un problème, mais de taille : ils lui filaient le cafard. Lorsqu’elle et Mandy avaient fait les quatre cents coups, Ruth n’avait pas eu le temps de s’en rendre compte. À présent elle était condamnée à dîner en compagnie de son père et de sa mère dans un silence de mort, en se demandant par quel prodige deux individus relativement séduisants, relativement sagaces, pouvaient dormir dans le même lit et se désintéresser totalement de la personne étendue à leur côté. Ils échangeaient un mot affectueux tous les trente-six du mois et Ruth ne se souvenait pas de les avoir jamais entendus rire. Ils s’embrassaient le matin avant de partir travailler, certes, mais ce baiser machinal ne dégageait aucune tendresse, aucune sensibilité. Son père mettait plus d’entrain à vérifier sur le seuil s’il n’avait pas oublié son portefeuille en tapotant sa poche arrière. Ils s’accordaient si peu d’attention qu’un étranger aurait pu les confondre avec des colocataires contraints par le hasard à vivre ensemble, une seule pensée en tête : s’éviter autant que possible.

Il n’en avait pas toujours été ainsi, Ruth en avait la preuve matérielle : photos de mariage, polaroïds pris pendant leur lune de miel, portraits de famille où jeunes parents et bambins respiraient la joie. Dans ces vieux clichés, son père et sa mère se couvaient du regard, souriants, amoureux. Alors, que s’était-il passé ? Lorsqu’il lui arrivait de se retrouver en tête à tête avec sa mère, Ruth menait sa petite enquête.

– Il y a un problème ? Vous êtes fâchés, papa et toi ?

– Pas du tout. Tout va bien.

– Tout va bien ? Tu ne lui adresses même pas la parole.

– On parle tout le temps. Ton père et moi nous sommes très heureux ensemble.

Tom Perrotta (né en 1961), Professeur d’abstinence – traduction de Madeleine Nasalik

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Grant Wood (1891 – 1942), American Gothic

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6 réflexions sur “Perspicacité

  1. Merci pour ce rendez-vous, et hop je continue et hop peut-être terminée ce soir… bon comme je ne mets pas bienvenue… plus vite terminée :-*

  2. Merci pour ce beau texte ! Je connais ce tableau qui représente la rigueur et l’inébranlable esprit pionnier américain ! Wood eut beaucoup d’ennuis avec ce tableau !
    Tu as l’art de marier les textes et les oeuvres !
    Bises et bon dimanche

    • Je ne connaissais que lointainement ce tableau, et en cherchant j’ai découvert que le monsieur qui avait servi de modèle au personnage masculin était dentiste – un dentiste avec une tête pareille je ne le laisse pas soigner mes dents 😀 Bises et bonne semaine.

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