Une mère

À dix-neuf ans, Bonnie avait travaillé comme serveuse chez un glacier du nord de l’État de New York jusqu’à économiser suffisamment d’argent pour s’en aller visiter l’Europe. Elle était arrivée à Londres, était tombée enceinte et n’était jamais repartie. De toute manière, elle était originaire d’une famille de treize enfants, aussi était-il peu probable qu’elle leur ait manqué, disait-elle à Robert quand ce dernier était petit. Mère irlandaise, père italien, ce qui signifiait qu’elle se servait beaucoup de ses mains et de sa bouche, souvent au détriment de son cerveau, songeait fréquemment Robert. Son père à lui, avait-elle expliqué quand il avait eu l’âge de la questionner, était un type bien à petites doses. Réponse énigmatique s’il en est. Robert s’interrogeait parfois sur la nature de la dose qui l’avait conçu. Était-ce une petite ou une grande dose ? Quoi qu’il en soit elle n’avait pas vraiment d’importance, s’était-il avéré lorsque Bonnie avait été plaquée dès la première allusion à son état « intéressant ». Son premier et son unique amour, lui avait-elle maintes fois répété au cours des années. Robert croyait tout ce qu’elle lui disait jusqu’à ce qu’elle lui dise autre chose, ce qui se produisait régulièrement. Dès lors il croyait cette version revue et corrigée de l’histoire. C’était plus simple ainsi. Tout comme il avait été plus simple de s’enfoncer dans un laconisme grandissant au fur et à mesure que sa mère vocalisait davantage, jusqu’à la période de son adolescence où il s’était demandé s’il savait réellement parler ou si sa voix n’était que le produit de son imagination. À cette époque-là, il incarnait un parfait commercial portant cheveux très courts et chaussettes grises assorties. […]

Et pourtant, aujourd’hui, même quand elle se montrait sous son plus mauvais jour, qu’elle lui lançait des piques, il avait tendance à se souvenir de son odeur réconfortante lorsqu’il rentrait de l’école. Du lait et des biscuits. Il la revoyait se penchant par-dessus son épaule tous les soirs tandis qu’il faisait ses devoirs. Le faisant postuler à toutes les bourses existantes. Le dévisageant à la dérobée quand elle l’emmenait chaque mois à la librairie de Richmond afin qu’il y fasse provision de livres et payant la facture avec son salaire d’aide-soignante-barmaid-Dieu-sait-quoi.

« C’était du bœuf bio, au cas où tu te poserais la question », déclara-t-elle soudain, interrompant ses pensées.

Robert avait entrepris de débarrasser les assiettes. Il se retourna; elle était encore assise à table, picorant les restes – de bien maigres restes. Il voyait les contours arrondis, rebondis, de ses joues hitchcockiennes mâchant toujours vigoureusement. Au milieu de sa tignasse, au sommet de son crâne, un petit rond rose – rose porcelet – lui serra le cœur. Il éprouva le désir soudain, étrange, de se pencher et d’y poser les lèvres.

« Bio, répéta-t-il avec un sourire affectueux. Quelle surprise !

– Robert ? (Elle se tourna vers lui, cherchant son regard, le front plissé par une petite ride soucieuse.) Tu n’as plus, tu sais… Je veux dire, tu n’as plus honte aujourd’hui, si ? »

Robert ravala l’énorme boule qui lui encombrait la gorge.

« Oh, Bonnie ! Comment peux-tu dire une chose pareille ? Je n’ai jamais eu honte de toi, mentit-il. Jamais.

– Je voulais parler de la péniche », répliqua-t-elle à mi-voix.

Kate O’Riordan, Une mystérieuse fiancée – traduction de Dominique Mainard

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Natalia Goncharova (1881 – 1962), Self-portrait

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4 réflexions sur “Une mère

  1. Merci pour ce partage . Je t’envoie un rayon de soleil parmi les trombes d’eau. Mon jardin est arrosé. Grosses bises et bonne semaine

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