Caerulei oculi

Une femme mystérieuse,
Dont la beauté trouble mes sens,
Se tient debout, silencieuse,
Au bord des flots retentissants.

Ses yeux, où le ciel se reflète,
Mêlent à leur azur amer,
Qu’étoile une humide paillette,
Les teintes glauques de la mer.

Dans les langueurs de leurs prunelles,
Une grâce triste sourit ;
Les pleurs mouillent les étincelles
Et la lumière s’attendrit ;

Et leurs cils comme des mouettes
Qui rasent le flot aplani,
Palpitent, ailes inquiètes,
Sur leur azur indéfini.

Comme dans l’eau bleue et profonde,
Où dort plus d’un trésor coulé,
On y découvre à travers l’onde
La coupe du roi de Thulé.

Sous leur transparence verdâtre,
Brille parmi le goémon,
L’autre perle de Cléopâtre
Près de l’anneau de Salomon.

La couronne au gouffre lancée
Dans la ballade de Schiller,
Sans qu’un plongeur l’ait ramassée,
Y jette encor son reflet clair.

Un pouvoir magique m’entraîne
Vers l’abîme de ce regard,
Comme au sein des eaux la sirène
Attirait Harald Harfagar.

Mon âme, avec la violence
D’un irrésistible désir,
Au milieu du gouffre s’élance
Vers l’ombre impossible à saisir.

Montrant son sein, cachant sa queue,
La sirène amoureusement
Fait ondoyer sa blancheur bleue
Sous l’émail vert du flot dormant.

L’eau s’enfle comme une poitrine
Aux soupirs de la passion ;
Le vent, dans sa conque marine,
Murmure une incantation.

« Oh ! viens dans ma couche de nacre,
Mes bras d’onde t’enlaceront ;
Les flots, perdant leur saveur âcre,
Sur ta bouche, en miel couleront.

« Laissant bruire sur nos têtes,
La mer qui ne peut s’apaiser,
Nous boirons l’oubli des tempêtes
Dans la coupe de mon baiser. »

Ainsi parle la voix humide
De ce regard céruléen,
Et mon cœur, sous l’onde perfide,
Se noie et consomme l’hymen.

Théophile Gautier (1811 – 1872), Émaux et camées

William Henry Margetson (1861-1940), A Water Sprite or Siren

Ami(e)s arachnophobes, passez votre chemin…

Perchée sur le rétroviseur de ma voiture (qu’il faudrait d’ailleurs que je nettoie), elle a fait l’aller-retour Aoste / Aix-les-Bains sans s’émouvoir (par l’autoroute en plus) :

Je ne sais pas de quelle espèce il s’agit mais c’est une belle bête – je l’aurais bien mise sur ma main pour donner une échelle mais il y a des limites à la maîtrise de soi… Je dis « elle » mais il s’agit d’ailleurs peut-être d’un mâle, je n’ai pas cherché à vérifier plus avant  

Mitochondrial

À l’angle de l’Ironsmith Inn, un pub fermé et condamné, j’ai pris un virage à droite avec l’habileté née de longues années passées à emprunter les mêmes raccourcis, presque invisibles.

Je faisais un tour en voiture avec Natalie quand j’avais découvert le panorama sur la centrale nucléaire de Limerick. C’était un long après-midi humide du début des années quatre-vingt. J’étais allée voir mes parents, Emily en remorque. Sarah était restée à Madison avec Jake.

Chaque fois que je revenais en Pennsylvanie depuis le Wisconsin, je téléphonais à Natalie et nous faisions de longues balades silencieuses en voiture. C’était notre façon d’être seules sans être seules, et c’était un bon prétexte à l’usage de ma mère, de Jake, du mari de Natalie pour nous éloigner un instant des serres chaudes d’émotions si innocemment baptisées « vie de famille ».

Délibérément, nous partions pour nous perdre ensemble. Nous nous retrouvions sur de vieux chemins de campagne que personne n’avait pris depuis des années ou dans des cimetières isolés sans église, nos pieds s’enfonçant dans les trous d’air laissés par les seuls visiteurs réguliers – les taupes. Une fois perdues et sorties de la voiture, flânant au hasard, nous nous séparions facilement, sûres de nous retrouver. Si je la cherchais, il arrivait que, surgissant derrière un châtaignier mort, je l’entende pleurer. En de pareils moments, je sentais les cordes de mon éducation me retenir. Je n’avais pas appris à serrer quelqu’un dans mes bras, à le réconforter, ni à m’insinuer dans la famille d’autrui. On m’avait appris à garder mes distances.

[…] Juger Natalie comme ma mère m’avait jugée était, avais-je envie de dire à son fils, ma façon, bordélique, de manifester de l’amour. J’avais passé ma vie à essayer de traduire cette langue, et je découvrais à présent que je la parlais couramment. À quel moment prend-on conscience que le fil qui court dans votre  ADN a transporté les difformités relationnelles de vos parents biologiques au même titre que leur diabète ou leur densité osseuse ?

Alice Sebold (née en 1963), Noir de lune – traduction d’Odile Demange

Lilla Cabot Perry (1848 – 1933), Fairy Tale