Débarquement

7 juin 

Je vais voir d’une façon décisive, ces jours-ci, si mon instinct est sûr, comme je le crois toujours au fond de moi-même ! Au fond, j’étais depuis longtemps désolé intellectuellement et de moins en moins inquiet dans ma sensibilité, ces derniers temps. Je n’avais pas vraiment peur. Je croyais au débarquement, mais je ne craignais pas ses effets de façon absolument désespérée. Hier matin, à la nouvelle, je n’étais nullement troublé et je m’étonnais de ce manque de trouble. Il me semble que ce débarquement va échouer : ce n’est pas pour cela que je dis ce que je dis. Et pourtant intellectuellement j’étais entièrement gagné au pessimisme. Car mon être a besoin de pessimisme, mon être ne vit et se meut que dans ce climat. J’ai reporté sur l’Allemagne le pessimisme que je vouais auparavant à la France. Je croirais toujours menacée ou perdue la cause que je soutiendrais. […]

8 juin

– Eh bien, mon instinct était un vrai instinct, c’est-à-dire quelque chose d’éminemment trompable ! Le débarquement est réussi et les choses maintenant doivent aller assez vite. Il se peut que mon manque de réaction avant-hier soit dû à ma très mauvaise santé (crise d’urémie), à ma profonde indifférence et à ce goût de la mort qui monte en moi en ondes délicieuses. […]

Je suis heureux de mourir plutôt que de voir la chienlit en France, cette fausse victoire de singes malades incitant les victorieux, cette furie de basse vengeance remplaçant l’épanouissement de la force sur les suites de son effort et de sa peine, […]. Mais s’il y a une lutte entre Anglo-Américains et Russes, j’aurais aimé en être.

Je suis heureux de mourir plutôt que de traîner quelques années d’urémie. – J’aime mieux le suicide que l’ennui de me cacher quelques jours pour ensuite me livrer et figurer dans un procès imbécile où je n’aurais envie que de garder le silence hermétique. Quant à la Suisse, non. J’y suis allé en no[vembre] dernier, cela m’a paru immonde. […] non plutôt crever.

– Dieu, que j’aurais eu horreur des gens et aimé les choses, car dans les choses il n’y a que le meilleur des gens. On ne peut aimer que les hommes et les femmes extrêmement jeunes, et quelques vieillards. Les enfants sont comme les animaux des poupées fallacieuses. J’ai aimé le corps des femmes comme un symbolisme absurde et délicieux; un corps de femme vous dit vos idées de force et de beauté comme une maison, un arbre, un cheval. Je n’ai pas cru à l’âme des femmes.

Pierre Drieu la Rochelle (1893 – 1945), Journal 1939 – 1945

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