Tourments

Quelles furent nos promenades ? C’était l’hiver, il n’y avait pas tous les jours du soleil, mais bien souvent de la pluie et du froid assez gris; cela ne m’encourageait guère. Nous allâmes un jour à la villa Hadriana. Je n’en ai aucun souvenir, mais plutôt de la conversation que nous eûmes dans la voiture en allant et venant. J’étais en veine de confidences : je lui disais les fausses indifférences, les défenses, les défiances de mon cœur. Je m’intéressais plus à elle, puisque soudain je devins jaloux, moi qui ne l’avais pas été du tout jusque-là, qui croyais ne plus jamais l’être ayant tout épuisé sur Dora.

Ce jour-là, parce que nous avions été assez longuement seuls, je me mis à songer plus activement à tous les hommes qui avaient été ses amants, à ceux qu’elle m’avait dits, à ceux qu’elle ne m’avait pas dits. Quelqu’un à Paris m’avait dit qu’elle et son amie, la preste duchesse Sanzio, venue une fois en goguette à Paris, faisaient monter dans leur appartement meublé les chauffeurs de taxi qui les ramenaient de Montmartre. Cela ne me brûlait nullement le cœur. Je n’y croyais pas ou, y croyant, je voyais le hasard glissant sur cette chair de marbre. Que peuvent les rôdeurs du square contre le marbre de la statue ? Et pourquoi n’aurait-elle pas eu les mêmes goûts assez crapuleux que moi ? C’était plus commode de songer à ceux qu’elle m’avait dits, et surtout à celui que je connaissais. J’interrogeai les visages italiens qu’on me présentait me demandant : celui-ci, celui-là ? Mais j’y revenais à celui que je connaissais, à celui de ce Squandrel qui m’avait présenté à elle au Jardin de ma Sœur. C’était aussi à Rome qu’il avait été son amant. Connaissant maintenant à fond la technique de la jalousie, cette fois-ci je l’employais à froid; ce n’était plus l’invention déchirante comme avec Dora, ou l’une des deux autres que j’avais aimées avant Dora. De mille questions, je parvins à faire jaillir une aventure mondaine assez fade, plus propre à me dégoûter d’Edwige qu’autre chose. C’était parce que mon cœur restait mort depuis Dora, car la jalousie certes ne se soucie pas de la qualité des matériaux qu’elle emploie et construit une maison de supplices avec n’importe quoi, et surtout avec ce qui est le plus vil parce que c’est le plus blessant.

Pierre Drieu la Rochelle (1893 – 1945), « L’intermède romain » – Histoires déplaisantes

John Quincy Adams (1873 – 1933), Portrait of William Stuart Spaulding Jr (détail)

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2 réflexions sur “Tourments

  1. Je ne connais pas ce texte de Drieu . J’aime une femme à sa fenêtre et le feu follet . On ne peut faire l’impasse sur son oeuvre même et surtout si l’on sait ce qu’il a été. Il faut que je le lise, l’héroïne s’appelle Edwige. Merci Agnès de tes beaux textes. Le portrait va comme un gant à Drieu.

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