Mitochondrial

À l’angle de l’Ironsmith Inn, un pub fermé et condamné, j’ai pris un virage à droite avec l’habileté née de longues années passées à emprunter les mêmes raccourcis, presque invisibles.

Je faisais un tour en voiture avec Natalie quand j’avais découvert le panorama sur la centrale nucléaire de Limerick. C’était un long après-midi humide du début des années quatre-vingt. J’étais allée voir mes parents, Emily en remorque. Sarah était restée à Madison avec Jake.

Chaque fois que je revenais en Pennsylvanie depuis le Wisconsin, je téléphonais à Natalie et nous faisions de longues balades silencieuses en voiture. C’était notre façon d’être seules sans être seules, et c’était un bon prétexte à l’usage de ma mère, de Jake, du mari de Natalie pour nous éloigner un instant des serres chaudes d’émotions si innocemment baptisées « vie de famille ».

Délibérément, nous partions pour nous perdre ensemble. Nous nous retrouvions sur de vieux chemins de campagne que personne n’avait pris depuis des années ou dans des cimetières isolés sans église, nos pieds s’enfonçant dans les trous d’air laissés par les seuls visiteurs réguliers – les taupes. Une fois perdues et sorties de la voiture, flânant au hasard, nous nous séparions facilement, sûres de nous retrouver. Si je la cherchais, il arrivait que, surgissant derrière un châtaignier mort, je l’entende pleurer. En de pareils moments, je sentais les cordes de mon éducation me retenir. Je n’avais pas appris à serrer quelqu’un dans mes bras, à le réconforter, ni à m’insinuer dans la famille d’autrui. On m’avait appris à garder mes distances.

[…] Juger Natalie comme ma mère m’avait jugée était, avais-je envie de dire à son fils, ma façon, bordélique, de manifester de l’amour. J’avais passé ma vie à essayer de traduire cette langue, et je découvrais à présent que je la parlais couramment. À quel moment prend-on conscience que le fil qui court dans votre  ADN a transporté les difformités relationnelles de vos parents biologiques au même titre que leur diabète ou leur densité osseuse ?

Alice Sebold (née en 1963), Noir de lune – traduction d’Odile Demange

Lilla Cabot Perry (1848 – 1933), Fairy Tale

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