Identité

Près de la vasque pour oiseaux, Holiday haletait avec bonheur. Il ne m’avait pas remarquée. Il regardait ma mère dont le regard fixe filait vers l’infini. Elle  n’était pas ma mère à cet instant-là, mais quelque chose séparé de moi. J’ai regardé cette personne que j’avais toujours vue comme ma mère, et j’ai remarqué la douce peau poudrée de son visage, poudrée sans maquillage, douce sans artifice. Ses sourcils et ses yeux formaient un ensemble. « Des yeux couleur océan », disait mon père quand il voulait une de ces cerises Mon Chéri qu’elle cachait dans le placard à alcools en guise de récompense secrète. Maintenant je comprenais l’allusion. Je croyais que c’était parce qu’ils étaient bleus, mais je voyais bien à présent que c’était parce qu’ils étaient d’une profondeur effrayante. Instinctivement, sans réfléchir, avant que Holiday ne me voie ou ne me sente, avant que la brume humide de rosée planant sur l’herbe ne s’évapore, et que la mère qui sommeillait en elle ne se réveille comme elle le faisait chaque matin, j’ai senti qu’il me fallait la photographier avec mon nouvel appareil.

Quand les photos sont revenues du labo Kodak dans une lourde enveloppe reconnaissable, j’ai tout de suite vu la différence. Il y avait une seule photo sur laquelle ma mère était Abigail. C’était la première, celle prise en cachette, celle volée avant que le déclic ne la transforme en mère de la fille dont c’était l’anniversaire, la propriétaire de l’heureux chien, l’épouse du mari aimant, et aussi en mère d’une deuxième fille ainsi que d’un fils adoré. Grillon du foyer. Jardinière. Voisine souriante. Les yeux de ma mère étaient des océans. Je croyais que j’avais la vie devant moi pour les comprendre, alors que je n’ai eu que cette journée-là. Durant ma vie sur Terre, je l’ai vue une fois sous les traits d’Abigail, puis je l’ai laissée m’échapper sans la retenir; mon désir de l’avoir à moi en tant que mère, d’être enveloppée de son amour de mère, avait pris le pas sur ma fascination.

Alice Sebold (née en 1963), La nostalgie de l’ange – traduction d’Edith Soonckindt

Adolphe-William Bouguereau (1825 – 1905), Les deux sœurs (détail)