Un amant

C’est ainsi que, très émue, elle partit à la recherche de l’endroit où habitait le Rescapé. Elle était sûre de le trouver : à l’extérieur, un immeuble haut et massif avec des balcons en pierre ouvragés, à l’intérieur, un grand portail et un porche qui formaient une entrée monumentale et donnaient sur une vaste cour, autour de laquelle circulait, sur plusieurs étages, un passage à ciel ouvert bordé d’une rambarde. Le Rescapé habitait l’entresol, une porte en haut de trois ou quatre marches où sa fille l’attendait assise par n’importe quel temps, avec les fenêtres à barreaux et deux grandes pièces peintes en blanc sans traces de son passé. Grand-mère, le cœur battant à tout rompre comme si elle s’apprêtait à commettre un crime, entra dans un bar, demanda un annuaire, chercha le nom de famille du Rescapé, mais il y avait de pleines pages de ce patronyme pourtant génois, le seul espoir consistait à avoir de la chance, à tomber sur le bon quartier, et sur le bon immeuble. Il y avait des immeubles sur cour dans beaucoup de rues interminables et grand-mère regardait aussi dans les magasins, qui étaient luxueux, les épiceries ressemblaient à Vaghi de la rue Bayle à Cagliari, mais en grand nombre et bondées, le Rescapé faisait peut-être ses courses en rentrant du travail et alors elle le verrait surgir devant elle, splendide dans son imperméable flottant, souriant et lui disant que lui non plus ne l’avait pas oubliée et que, dans son cœur, il l’attendait.

[…] Si grand-mère avait trouvé le Rescapé, elle serait partie avec lui, de but en blanc, en n’emportant que ce qu’elle avait sur elle, son manteau neuf, son bonnet en laine enfoncé sur ses cheveux attachés, son sac à main et ses chaussures spécialement achetées pour être élégante quand elle le rencontrerait.

Tant pis pour papa et grand-père, même si elle les aimait et qu’ils lui manqueraient terriblement. Elle se consolait en pensant que de toute façon, ils ne faisaient qu’un, qu’ils parlaient toujours tous les deux à quelques pas devant elle quand ils sortaient, qu’à table ils discutaient pendant qu’elle lavait la vaisselle, que papa petit voulait avant tout son père pour lui souhaiter la bonne nuit, raconter l’histoire pour s’endormir et effectuer tout le cérémonial rassurant que les enfants réclament avant de se coucher. Tant pis pour Cagliari, pour les rues étroites et sombres du quartier du Castello s’ouvrant soudain sur une mer de lumière, tant pis pour les fleurs qu’elle avait plantées et qui inonderaient de couleurs la terrasse de la rue Manno, tant pis pour le linge étendu au mistral. Tant pis pour la plage du Poetto, long désert de dunes blanches face à une eau limpide où l’on s’avançait sans s’enfoncer jamais tandis que des bancs de poissons vous passaient entre les jambes. […] Mais ensuite le brouillard avait encore épaissi, les derniers étages des immeubles semblaient enveloppés de nuages et on ne voyait les gens qu’au moment de leur rentrer dedans, ils n’étaient que des ombres.

Milena Agus (née en 1959), Mal de pierres – traduction de Dominique Vittoz

Jack Vettriano (né en 1951), Embracing

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