Hausse du chômage

Ça m’a pris presque toute la journée, mais une voiture a fini par me déposer dans un parking de Boeing plus grand que Chugwater. L’usine, enfin le bâtiment à lui tout seul, avait l’air plus grand que Laramie. Je me suis dit : Ça va aller. Je suis entré et on m’a indiqué où trouver les responsables de l’embauche.

Et me voilà planté devant une dame assise à son bureau. Elle avait l’air plutôt sympa, on aurait dit une gentille maman, mais en tailleur. Elle m’a pas tendu de formulaire à remplir, elle m’a juste regardé, avec mon blouson en jean un peu effiloché au niveau des poignets que je porte retroussés, mon chapeau de cow-boy plein de taches made in Chugwater. Elle m’a demandé quel diplôme j’avais – comme si la réponse était pas tatouée sur chaque centimètre carré de ma carcasse de péquenaud.

Vu que je restais muet, elle m’a posé des questions sur mon expérience. Je n’avais jamais eu de vrai travail de ma vie. J’avais seulement ramassé des déchets dans les champs de pétrole, fabriqué des clôtures et fait quelques trucs dans des ranchs. Elle attendait que je réponde, alors je lui ai dit que j’avais eu plein de jobs et que j’apprenais très vite. Elle m’a souri comme on sourit à un petit chien qu’on sait qu’on va pas pouvoir garder. Elle m’a donné quelques formulaires à remplir.

Je me suis assis et j’ai jeté un coup d’œil aux papiers. Ils étaient pleins de questions où, si je répondais, j’avais plus aucune chance. J’ai essayé pendant un moment, mais finalement pour « Dernier emploi occupé », j’ai écrit : Écumer les océans. J’ai souri et j’ai regardé la dame avec son gentil visage de maman. Je me sentais plutôt mal d’avoir aucune chance et de gaspiller ses formulaires, alors j’ai arrêté de sourire. Mais j’ai quand même rayé mon nom et j’ai marqué : Edward Teach. Ça ferait de mal ni à elle, ni à personne. Elle savait sans doute pas que c’était le vrai nom de Barbe Noire. Aucune chance.

Sans raison particulière, je me suis retrouvé au bord du détroit ce soir-là. C’est marrant, on passe une nuit quelque part, même sur un banc, et ça finit par être un endroit où on revient. En chemin, j’ai traversé le parc et c’étaient les mêmes gens, toujours en train de faire la manche. J’ai été assez fier qu’ils essaient même pas de me demander quelque chose et j’étais pas fâché de me retrouver tout seul au bout des docks.

Je me suis roulé en boule sous un banc, avec mon sac comme oreiller. Tout le monde avait tendance à s’allonger dessus, mais moi, j’aimais bien l’idée de ces grosses planches au-dessus de mon corps. J’avais pas peur, mais je me sentais un peu gêné de dormir comme ça devant tout le monde. Comme l’impression d’être à poil. Les chiens font la même chose, ils se recroquevillent sous les chaises, les tables ou tout ce qu’ils trouvent.

Pete Fromm (né en 1958), « Armoise et sel », Chinook – traduction de Marc Amfreville

Tom StoneIndigo child

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