Libération

Ce fut alors qu’enfin les larmes jaillirent de mes yeux – non des larmes sentimentales et ivres, mais des larmes que, les sentant perler dans le train qui me ramenait à Washington, j’avais virilement essayé de retenir et ne pouvais plus retenir, les ayant refoulées avec tant de vigueur que tout à coup, de façon presque alarmante, elles se mirent à ruisseler en filets chauds entre mes doigts. Ce fut, naturellement, le souvenir du lointain plongeon de Sophie et de Nathan qui libéra ce flot, mais c’était aussi une explosion de fureur et de chagrin à la pensée de tous ceux si nombreux qui durant ces derniers mois avaient martelé mon esprit et exigeaient maintenant que je les pleure […]. Je ne pleurais pas les six millions de Juifs ni les deux millions de Polonais, ni le million de Serbes, ni les cinq millions de Russes – je n’étais pas préparé à pleurer l’humanité entière – mais oui, je pleurais les autres, ces quelques-uns qui à un titre ou à un autre m’étaient devenus chers, et mes sanglots fracassèrent sans honte la paix de la plage déserte ; puis je n’eus plus de larmes à verser et, les jambes soudain bizarrement fragiles et flageolantes pour un homme de vingt-deux ans, je me laissai tomber sur le sable.

   Et dormis. Je fis des rêves abominables – qui semblaient être un condensé de tous les contes d’Edgar Allan Poe : moi-même écartelé en deux par de monstrueux engins ; noyé dans un tourbillon de boue, emmuré vivant dans la pierre, et plus effrayant encore, enterré vivant. Toute la nuit je luttai contre une sensation d’impuissance, de mutisme, une incapacité à bouger ou hurler pour repousser le poids inexorable de la terre rejetée en une morne cadence sur mon corps inerte, roide et paralysé, cadavre vivant promis aux obsèques dans les sables d’Egypte. Le désert était âprement froid.

   Lorsque je me réveillai, le jour pointait. Je demeurai étendu là, les yeux fixés sur le ciel bleu-vert sous le châle transparent de la brume ; pareille à une minuscule sphère de cristal, solitaire et sereine, Vénus brillait à travers la brume au-dessus de l’océan paisible. […] Bénissant ma résurrection, je constatai que, pour m’abriter, les enfants m’avaient recouvert de sable, et que je gisais aussi bien protégé qu’une momie sous le superbe pardessus qui m’enveloppait de la tête aux pieds. Ce fut alors que dans mon esprit je gravai les mots : Sous le sable froid j’ai rêvé de la mort/mais me suis réveillé pour contempler/dans sa gloire, l’étoile brillante, l’étoile du matin.

   Ce n’était pas le jour du Jugement – seulement le matin. Le matin : excellent et juste.

William Styron (1925 – 2006), Le choix de Sophie – traduction de Maurice Rambaud

George Frederic Watts (1817 – 1904), Hope (second version)

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6 réflexions sur “Libération

  1. Superbe roman. Que j’aime xe tableau que je ne connaissais pas. Quel travail d ‘orfèvre pour le drapé . Sublime. Merci Agnès

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