Saisons

Se substituait au temps du calendrier, jour après jour, le temps du baromètre. Le temps qu’il fait compte plus que le temps qui passe, dans la Prairie; à lui se mesurent les changements invisibles de l’être. Les jours d’été, chauds, secs, ventés, sous des ciels d’un bleu intense s’enfuyaient, et les nuages de l’automne faisaient une percée. D’abord tavelés, puis marbrés, ils prenaient la forme de cirrus à longs filaments annonciateurs d’un froid acéré. Le soleil sombrait vers le sud, il glissait plus à l’oblique entre les arbres morts de Patreau et illuminait la façade blanche du Leonard. […]

Les oies, les canards, les grues emplissaient le ciel en longs écheveaux d’argent qui serpentaient dans la lumière rasante du matin et du soir. L’air s’emplissait de leurs cris lointains, même la nuit. Lorsque je m’éveillais, toujours de bonne heure, le givre montait jusqu’à mi-hauteur de mes fenêtres; autour de ma bicoque, les herbes folles et les chardons rigidifiés scintillaient au soleil. La nuit, les coyotes s’aventuraient plus avant en ville, chassant les souris et les chats, ainsi que les pigeons nichés dans les maisons en ruine et les décharges. […]

Pourquoi le changement de ciel et de lumière me mettait-il d’humeur à accepter mon sort, et pourquoi le permettait-il mieux que la conscience du temps qui passait, je ne saurais le dire. Mais je l’ai toujours vérifié au fil des années, depuis l’époque du Saskatchewan. Il se peut qu’être un enfant de la ville (en ville c’est le temps qui passe qui compte le plus) transplanté du jour au lendemain dans un lieu désert inconnu, parmi des gens dont je ne savais pas grand-chose, m’ait assujetti davantage aux forces naturelles qui se faisaient l’écho de mon vécu intime et me le rendaient plus tolérable. Par rapport à ces forces – Terre qui tourne, Soleil qui traverse le ciel plus bas dans a course, vents gonflés de pluie, arrivée des oies -, le temps du calendrier, invention humaine, passe à l’arrière-plan, et c’est bien ainsi.

Richard Ford (né en 1944), Canada – traduction de Josée Kamoun

Robert N. Hurley (1894 – 1980), Winter – Prairie perspective

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4 réflexions sur “Saisons

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