Cultures

Un père

Ma tante et mon oncle se doutaient-ils de l’immense cadeau qu’ils me faisaient en me sortant d’Alger ? Et oncle Étienne de la joie qui était la mienne lorsqu’il m’emmenait à la chasse avec lui ? Et M. Germain, notre instituteur, savait-il l’importance de la graine qu’il plantait en chacun de nous ? Il nourrissait un enfant poussé par une étrange soif de connaissance, une avidité devant le monde et les êtres qui ne s’épuiserait jamais. Je revois le petit garçon qui s’en allait à l’école le matin et que son instituteur guidait vers un destin plus noble. M. Germain parvint à éveiller, chez des êtres que la pauvreté menaçait de rendre imperméables à toute forme d’éducation, le désir de connaître et d’apprendre. Il avait vu tous ses amis disparaître dans les tranchées. Tous les après-midis, il nous lisait Les Croix de bois de Roland Dorgelès.
Vers la fin du roman, je pleurai à l’évocation de la mort des amis de l’auteur. Un de mes camarades se moqua de moi et me traita de lâche. Alors, pour me défendre, M. Germain évoqua le courage, la fraternité des armes, et enfin mon père qui était mort en défendant la patrie pendant une guerre où lui-même avait vu mourir tant de camarades. Mon père, je ne le connaissais pas. Il existait grâce à la photographie en noir et blanc accrochée au mur de la salle à manger. Un homme très jeune, qui portait une sorte de béret, un visage fin, des yeux en amande.

– Il te ressemblait, dit maman. Trait pour trait.

– En quelle année il est né ?

– Je ne sais pas. J’avais quatre ans de plus que lui.

– Et toi, en quelle année ?

– Je ne sais pas, regarde le livret de famille.

[…] Je ne le connaîtrai jamais. À présent, plus vieux que lui, je m’imaginais en grand frère attentif, qui s’était demandé où s’était perdu le lien affectif qui devait nous lier. Avait-il jamais existé ?

– Il ne savait pas lire. À l’orphelinat, on n’apprenait rien.

– Mais il t’a envoyé des cartes de la guerre ?

– Oui, il a appris avec M. Classiault.

– Chez Ricôme ?

– Il lui a appris à lire et à écrire.

– À quel âge ?

– À vingt ans, je crois. Je ne sais pas. C’est vieux, tout ça. Mais quand on s’est mariés, il avait bien appris les vins et il pouvait travailler partout. Il avait de la tête. Comme toi.

– Et après ?

– Ton frère est venu. Ton père travaillait pour Ricôme et Ricôme l’a envoyé dans sa ferme de Saint-Paul.

– Saint-Paul ? Près de Mondovi ?

– Oui. Et puis il y a eu la guerre. Il est mort. On m’a envoyé l’éclat d’obus.

Salim Bachi (né en 1971), Le dernier été d’un jeune homme

Albert Camus

4 réflexions au sujet de “Un père”

  1. Un grand plaisir à lire ces lignes. Je n ai pas lu le livre de Salim Bachi. j aime Camus.L homme, l’écrivain’. Nous sommes du même pays et tu ne peux savoir l’admiration que j’ai’pour lui. je suis si fière de lui, de ce qu il a fait et dit.
    merci Agnès pour ces beaux dimanches.
    bonne semaine et grosses bises

    1. Je te conseille Le dernier été d’un jeune homme Edwige (c’est ce livre que j’étais en train de lire au moment des attentats, et je m’y suis réfugiée au milieu des ténèbres, parce qu’il était plein de lumière et de beauté). Je me suis payé le culot de contacter Salim Bachi sur Facebook pour lui dire ma gratitude, c’est un homme d’une grande courtoisie. Bisous.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s