15 mars 1945

Mon cher vieux Jean,

Je t’aimais profondément, tu le savais, en frère et en ami et je regrette de te faire une grande peine. Mais je suis obligé de faire ce que je vais faire, et tu le comprendras.

[…] Je me tue : cela n’est défendu par aucune loi supérieure, bien au contraire. Ma mort est un sacrifice librement consenti qui m’évitera certaines salissures, certaines faiblesses. Et surtout, je ne m’intéresse pas assez à la politique pour en encombrer (prison, etc.) mes derniers jours.

Cela m’ennuierait et me distrairait des suprêmes pensées dont je veux m’occuper seulement aux derniers moments.

Je ne crois ni à l’âme ni à Dieu, je crois à l’éternité d’un principe suprême et parfait dont ce monde n’est que la vaine apparence. Apparence ravissante et dont je me suis réjoui autant qu’aucun. J’ai joui des hommes, des femmes, des animaux, des plantes, surtout des arbres, de tout – et des maisons, cher architecte -, mais depuis quelques années encore bien mieux de l’essence qui est derrière tout. Cela m’a enivré merveilleusement et je ne me tiens pas de joie d’aller enfin à cela.

Je n’ai aucune contrainte en moi ni autour de moi : je suis saturé des apparences et j’aspire à l’essence et au-delà de l’essence à l’indicible.

Je saute sur l’occasion qui m’est offerte. La menace de mort depuis cinq ans a décuplé ma vie et m’a fait goûter et comprendre tout comme je n’aurais fait si je n’avais pas choisi la voie dangereuse, la voie de l’âpre audace.

J’espère que tu te portes bien, que tu reprendras bien ton métier, que tu n’auras pas d’ennuis à cause de moi, que tu développeras ta conscience et ta mesure comme tu faisais.

Je suis heureux de penser que tu auras ma bibliothèque, mes livres et que tu t’occuperas de mon œuvre.

[…] Cher vieux, j’aurais aimé vieillir près de toi, mais le sort en a décidé autrement.

Je t’embrasse du fond du cœur et du fond de l’être.

Ton frère Pierre

Pierre Drieu la Rochelle (1893 – 1945), « Dernière lettre à son frère », Journal 1939 – 1945

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2 réflexions sur “15 mars 1945

  1. Cette lettre est poignante. Celle de quelqu’un qui est déjà parti. Pour échapper à la honte. Malgré tout ce qu’ était Drieu »l oeuvre est là. Je hais ses propos antisémites. j aime le feu follet’ une femme a sa fenêtre. Personnage complexe et controversé’, Drieu laisse une oeuvre dense. Je deteste le fasciste et l antisémite. Il faut lire son oeuvre’. les parts d ombre sont éclairées par un vrai talent d’écriture. Il a sauvé Paulhan et Sartre et sa propre femme. Et cela la le rachète un tout petit peu. J ai du mal tout de même avec cela . Mon amour des belles lettres passent outre sans rien oublier.
    Je te remercie de nous faire rencontrer des auteurs que nous ne connaissons s pas bien ou pas du tout.
    le regard de Drieu interpelle. La tristesse et le mal de vivre se lisent mêlés de peur et d arrogance. Il me semble…
    grosses bises et bon dimanche

    • Quel superbe mot que le tien Edwige – tu résumes bien tout ce qu’il suscite, soixante-dix ans après sa disparition. C’est très touchant et très fin ce que tu écris. Je t’embrasse.

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