Silences

La révélation de son oncle avait fait vaciller l’univers de Donato. Désormais, il regardait la vie autour de lui avec une sorte de fatigue dans les yeux. Tout lui semblait faux. L’histoire de sa famille lui apparaissait désormais comme une pauvre succession d’existences frustrées. Ces hommes et femmes n’avaient pas mené la vie qu’ils voulaient. Son oncle n’avait jamais osé se déclarer. Combien d’autres frustrations secrètes se cachaient dans l’histoire de la famille ? Une immense tristesse s’emparait de lui. Le commerce des hommes lui devint insupportable. Il ne restait plus que la contrebande. Il s’y jeta corps et âme. Il vivait littéralement sur sa barque. Il ne pouvait être que cela : un contrebandier. Il n’attachait aucune importance aux cigarettes, cela aurait tout aussi bien pu être des bijoux, de l’alcool ou des sacs remplis de papiers sans valeur, l’essentiel était ces voyages nocturnes, ces instants d’immenses silences et d’errance maritime.

Le soir venu, il larguait les amarres et la nuit commençait. Il allait jusqu’à l’île de Montefusco, une toute petite île au large de la côte italienne qui était la plaque tournante de tous les trafics. C’est là que les Albanais déchargeaient leurs cargaisons volées et que les échanges avaient lieu. Au retour, sa barque était lourde de caisses de cigarettes. Il jouait à cache-cache, dans la nuit, avec les bateaux de douaniers et cela le faisait sourire, car il savait qu’il était le meilleur et que personne, jamais, ne l’attraperait.

Il lui arrivait parfois d’aller jusqu’en Albanie. Il prenait alors un bateau plus grand. Mais au fond de lui-même, il n’aimait pas ces grands voyages. Non, ce qu’il aimait, c’était prendre sa barque de pêcheur et longer les côtes, de crique en crique, comme un chat longe les murs, dans l’obscurité douce de l’illégalité.

Il glissait sur les flots. En silence. Allongé au fond de sa barque, il ne se dirigeait qu’à la vue des étoiles. Dans ces moments-là, il n’était rien. Il s’oubliait. Plus personne ne le connaissait. Plus personne ne parlait. Il était un point perdu dans l’eau. Une minuscule barque de bois qui oscillait sur les flots. Il n’était rien et laissait le monde le pénétrer. Il avait appris à comprendre la langue de la mer, les ordres du vent, le murmure des vagues.

Il n’y avait que la contrebande. Il lui fallait le ciel entier, plein d’étoiles mouillées, pour épancher sa mélancolie. Il ne demandait rien. Qu’on le laisse simplement glisser au fil de l’eau en abandonnant derrière lui les tourments du monde.

Laurent Gaudé (né en 1972), Le soleil des Scorta

David M. Weiss (né en 1970), Night sea

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