Réserve

Le désespoir et l’humiliation qui marquaient mes relations avec Jocelyne me consumaient, et je m’attendais à des paroles de consolation et d’apaisement dès que Jinx aurait compris la situation. Elle eut l’air de saisir tout de suite ce qui se passait : en s’asseyant face à moi avec son sandwich et son verre de jus de fruits, elle resta silencieuse tout en me fixant du regard. Je me dis alors qu’il fallait que je me lance mais je fus surpris par ma propre véhémence quand j’entamai mon récit.

Tandis que je déversais mon désarroi, et toute l’amertume de mon sentiment d’abandon, Jinx m’écoutait attentivement – je suis très gêné par cet épisode, je ne sais pas très bien pourquoi j’ai résolu de le coucher sur le papier. Ce fut sans doute cette attention paisible qui me poussa à lui donner tous les détails. […] Cependant, rien au monde n’aurait pu me laisser prévoir la réaction de Jinx.

Elle me dit d’aller me faire foutre. Elle avait enfin craché le morceau.

« Mais, Jinx, qu’est-ce qui te prend ?

– Demande-toi un peu pourquoi j’aurais une seconde l’envie d’entendre ton histoire avec ta putain de harpie castratrice !

– Mais tu ne la connais même pas ! »

[…] Sur ce, elle éclata en sanglots. Je tentai de terminer dignement mon thé, mais ses pleurs n’avaient pas l’air de s’apaiser. Je me levai pour gagner son côté de la table. Pour je ne sais quelle raison, mes yeux se posèrent sur son sandwich aux œufs durs. Je passai un bras sur les épaules de Jinx et lui demandai ce qui n’allait pas. Sa réponse m’abasourdit.

« Je ne comprends pas pourquoi tu ne m’aimes pas. »

En entendant ces mots, je compris enfin quel monstre de narcissisme j’avais été, mais je me détestai pas pour autant. Je me sentis juste extrêmement las de moi-même. J’avais l’impression de peser des tonnes. Un vrai boulet. Étrangement, je continuai d’essayer de croire à une once de valeur personnelle, sans doute en vain.

Je me dis que si je pouvais faire revivre toutes les forces qui avaient agi sur ma vie – mes parents, ma tante nymphomane, le Dr Olsson, mes professeurs, mes avocats, collègues, voisins, Jocelyne, même mes patients, mes rêves les plus fous, mon amour de la terre, mes érections les plus fortuites, mes tentatives d’aller à l’église, et mon travail -, par déduction, je finirais par savoir qui j’étais. J’avais volontairement laissé Jinx hors de cette liste, parce que, pour l’y inclure, il m’aurait fallu sortir de l’ombre de toutes ces choses qui me disaient ce que j’étais pour tenter d’en émerger comme un véritable être humain. C’était un peu comme ployer sous le vent et cela me faisait peur. Jinx s’était avancée vers moi à découvert. Pourquoi étais-je incapable du même courage ?

Thomas McGuane (né en 1939), Sur les jantes – traduction de Marc Amfreville

aleci, provia

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