Conjugalité

Telemann ?

Oui.

Tu as conscience que, chaque fois que tu fumes, ta vie raccourcit de onze minutes ?

Non, je n’en avais pas conscience.

C’est pourtant ce qui se passe.

D’accord.

Et à quoi tu penses, maintenant que tu le sais ?

Je ne sais pas. Onze minutes, ce n’est pas la fin du monde non plus.

Certes. Mais si tu mets bout à bout toutes les cigarettes que tu fumes, on aboutit vite à des mois et des années.

On ne peut pas penser en ces termes.

Ah bon ?

Non. Un paquet de dix fait à ce moment-là cent onze minutes. Ça correspond à un film un peu long ou par exemple à l’une de ces petites représentations que nous proposons au Nationaltheatret, dans la Salle des peintres.

Où est-ce que tu veux en venir ?

Il y a beaucoup de films et de mises en scène qu’il ne vaut pas le coup de voir. Donc tu peux dire que si je me mets à ne plus assister aux représentations dont je sais d’avance qu’elles ne m’apportent rien, c’est-à-dire la plupart, c’est du pareil au même.

Tu n’es pas sérieux, là ?

Bien sûr que si.

Parfois, je me demande si tu n’as pas une case en moins.

Mais tu sais, il y a tant de choses que je pense à propos de toi mais que je ne dis pas.

Non ?

Si.

Comme quoi ?

Je ne souhaite pas m’étendre sur le sujet, si j’ose dire.

C’est lâche de ta part.

Je crois que, sur ce coup-ci, tes paroles dépassent ta pensée, Nina.

Je veux savoir ce que tu penses de moi.

Pas de commentaire.

Mais tu m’aimes, au moins ?

Mais ouiii.

***

 Tu dors ?

Quoi ?

Je te demande si tu dors.

À ton avis ?

Je peux te dire un truc ?

Humpf.

Je repense à ce dont on a parlé aujourd’hui.

Hmm… ?

Je trouve ça important qu’on se dise ce qu’on pense l’un de l’autre. Ça doit pouvoir concerner les petites broutilles comme les choses importantes. Et il faut qu’on puisse s’en parler à n’importe quel moment.

Tu n’as pas un peu peur que ce soit brutal ?

Si c’est le cas, eh bien tant pis.

Et tu veux qu’on commence quand ?

Tout de suite.

OK. Moi je trouve, par exemple, que c’est un poil agaçant que tu me maintiennes éveillé pile au moment où je suis en train de m’endormir.

Mais c’est important.

Peut-être, mais je te rappelle qu’on se revoit pas plus tard que demain matin. Et il ne va rien se passer de particulier entre nous d’ici là.

Tu veux dire que j’aurais dû attendre ?

Voilà.

 Erlend Loe (né en 1969), Jours tranquilles à Mixing Part – traduction de Jean-Baptiste Coursaud

Richard Bergh (1858 – 1919), Nordic summer evening

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2 réflexions sur “Conjugalité

  1. Beau texte et le tableau l illustre parfaitement. Je ne sais comment tu fais mais c est toujours le bon choix . Mais c est toujours juste et sûr! !!! Un bonheur partagé chaque dimanche . Merci Agnès. Surtout que tes auteurs’ j en connais que peu et cela m’ incite à m ouvrir à d’autres textes.

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